Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/558

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inspectait assez mal : La Force était célèbre par la fréquence de ses épidémies. Les détenus y abominaient la puanteur des ateliers, la dégoûtante nourriture, la brutalité des gardiens, le régime du bâton et des étrivières. Son infirmerie n’était qu’une ignoble sentine. La pourriture d’hôpital y sévissait ; aucun médicament ; un lit servait souvent à deux malades ; le galeux couchait à côté du typhique… Enfer plus torturant que l’enfer même, La Force était donc le « schéol » des larmes, des blasphèmes, des grincemens de dents : Dieu, toutefois, aurait eu scrupule à y loger le diable.

Le lundi, 28 thermidor, tandis qu’un chaud soleil d’août criblait de ses rayons la rue Saint-Antoine, l’officier de paix Bouchon déposa Donnadieu dans le greffe de La Force.

On l’attendait depuis deux jours ; mais sa méchante réputation l’avait précédé. Averti par la Préfecture, le directeur de la prison savait quelle sorte de criminel il allait recevoir. Aussi l’avait-il gratifié d’un gardien merveilleux, tourmenteur sans rival parmi les casse-museaux et les briseurs d’échinés. Cette formidable brute avait pour surnom « Léopard, » à cause de son mufle bestial, de ses yeux verts, et de ses longues moustaches. Il prit donc livraison du raisonneur qu’il devait mater, lui montra son gourdin, l’engagea de se tenir tranquille, le fouilla soigneusement, l’obligea même à se déshabiller, pour mieux palper les poches… De nouveau, la mise au secret !

Les chambres de la mise au secret étaient situées dans le quartier des « mômes, » et la courette où se chamaillait cette marmaille servait de promenoir aux prisonniers politiques. En pénétrant dans sa fétide cellule, Donnadieu voulut protester : sur les murs, des lézardes ; des crevasses dans le plafond, et sortant de ces trous, une légion de punaises ! Mais un geste de Léopard coupa court à la doléance. D’ailleurs, l’homme qu’il voulait réduire était déjà fort abattu. Ses habits tombaient en loques ; ses chaussures devenaient des savates ; il n’avait pas d’argent pour amadouer le fauve à patte menaçante : quand donc tant de cruautés allaient-elles finir ? Pourtant, il se raidissait contre l’épreuve nouvelle, se promettait de ne pas faiblir, de braver Davout, Fouché, Desmarest, la « Boutique » des Tuileries, la « rousse » du quai Voltaire : un autre saint Laurent, un nouveau Bonivard !…