Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/230

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


bien dit, au XVIIIe siècle, je crois, que le drame ou la comédie en musique est une hypothèse suivant laquelle on s’engage à mentir. Une fois admise, il ne faut plus que rien la dérange ou la démente.

Nous n’avions encore jamais entendu ni M. Caruso, ni M. Amato, ni M. Scotti. Le premier et le plus illustre des trois artistes italiens n’est pas celui dont l’art, ou même la voix, quoi qu’elle ait d’étendue et de puissance, nous a fait le plus de plaisir. Dans le rôle, difficile entre tous, de Falstaff, on a fort goûté le chant autant que le jeu, l’un et l’autre infiniment souples, comiques avec mesure, avec un goût parfait, de M. Scotti. A la fin de ce palmarès, nous partagerions volontiers le premier prix (classe des hommes, comme on disait au Conservatoire) entre le spirituel Falstaff de M. Scotti et le superbe Iago, vocal et dramatique, figuré par le chanteur et comédien insigne qu’est M. Pasquale Amato.

Mais le prix d’excellence ou d’honneur, qui résume et surpasse tous les autres, serait pour M. Toscanini. Nous disions des représentations italiennes qu’elles avaient fait connaître une troupe. Quel chef aussi n’auront-elles pas révélé ! Chef d’orchestre, celui-là ne l’est pas seulement de l’orchestre, mais des chœurs et même des solistes. Dans toute œuvre que M. Toscanini dirige, ou que plutôt, du regard et du geste, il semble créer, tout est fait par lui et rien de ce qui est fait n’est fait sans lui. Faut-il parler de sa mémoire ? Universelle, infaillible, elle est deux fois un prodige. Je me trompe, elle l’est bien plus que deux fois, étant donné le nombre et la variété, dans la durée et dans l’espace, des objets, ou des élémens, ou des « parties » qui composent, surtout au théâtre, une œuvre musicale. Représentations, répétitions, M. Toscanini dirige par cœur les unes et les autres. Au cours de l’une de ces dernières, je l’entends encore interrompre l’orchestre en disant : « Le second hautbois s’est trompé. Reprenons à la treizième mesure avant la lettre Y. » Ainsi les signes matériels eux-mêmes sont présens et comme visibles à sa pensée. Mais il n’y a là, peut-être, qu’un phénomène, un miracle, si l’on veut, de l’ordre physiologique, ou photographique. J’admire bien davantage, dans un ordre supérieur, l’intelligence et la sensibilité, l’espèce de génie musical qui fait de M. Toscanini l’interprète sans pareil des œuvres, de toutes les œuvres qu’il conduit, et de ces œuvres tout entières. Impossible d’y apporter plus de flamme et de lumière, d’unir plus de puissance et de passion avec plus de raison et de grâce ou de finesse, plus de style avec plus de vérité et de vie. Enfin et surtout, je ne sais pas de spectacle aussi admirable, aussi réconfortant, que de voir une