Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/275

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détourner de cette étude. La rencontre du génie et de la technique est aussi une intéressante leçon.

Les juges de Jeanne d’Arc se classent, en somme, sous trois rubriques : il y a les politiques, les neutres et les universitaires.

Les politiques, grands ou minces personnages, n’ont pour objet que des intérêts d’Etat, de service ou de carrière. Jeanne d’Arc a contrarié leurs projets, ébranlé leur système ou menacé leur fortune : on la supprime.

Les neutres ou passifs sont l’inévitable foule ; ils figurent toujours dans une opération de quelque importance, parce qu’ils représentent l’opinion avec un simulacre d’intérêt général dont toute affaire publique se réclame : c’est le chœur antique qui chantera l’antistrophe après la strophe, selon les événemens.

Quant à ces universitaires de la vieille Sorbonne croulante, ce sont les sophistes, ceux qui détiennent la sagesse apprise et qui l’exploitent. Ils agissent en vertu de « principes » qui ne sont que leurs intérêts ou leurs sentimens subtilisés en doctrine : formalistes et dogmatistes, de tous les guides humains les plus dangereux parce qu’ils se font un Dieu de leur logique qui est courte et de leur ambition qui est exigeante. Leur orgueil est immense parce qu’ils se croient indispensables. Toute science aboutissant, nécessairement, — à moins de se perdre, — à un enseignement, à une pédagogie, ils se disent maîtres de la science parce qu’ils l’exposent et enferment la vie dans leur automatisme obscur. Tandis que la science, comme la vie, est toute clarté, plein air, liberté…

Cauchon, évêque de Beauvais est né à Reims ou plutôt aux environs de Reims, vers l’année 1371 : il avait donc environ soixante ans lors du procès. On ne sait comment le fils des vignerons champenois s’instruisit. On le trouve licencié en décret, l’année 1398 ; il passe, alors, pour un praticien distingué, mais « partial et dangereux. » L’Université de Paris l’appelle aux fonctions de recteur en 1403 [1]. Dès cette époque, il s’est donné à la politique ; il exploite ses propres passions et celles de son temps : c’est un calculateur, un tempérament vigoureux et froid ; pour faire carrière, il se porte aux extrêmes. Ses qualités de dextérité et de savoir faire transforment ce légiste en

  1. Denifle et Châtelain, loc. cit. (p. 17). Les fonctions de recteur ne duraient que trois mois.