Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/455

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une fidèle et assidue compagnie, de sorte que le prélat n’était guère sans l’un ou sans l’autre. Ils avaient soin d’avilir par de piquantes railleries tous ceux qui avaient les mêmes prétentions. Pendant les repas et les promenades, ils louaient sans cesse le prélat, jusqu’à l’en fatiguer. Le prélat, en rougissant souvent, leur en témoignait publiquement son dégoût et les priait de s’en abstenir. La Bruyère, homme sincère et naturel, était outré. Il me disait quelquefois à l’oreille : Quels empoisonneurs ! Peut-on porter la flatterie à cet excès ? — Voilà, lui disais-je, pour vous, la matière d’un beau Caractère. » Témoignage suspect, a-t-on dit, mais que confirment aussi bien les lettres de Fénelon. Que les relations des deux adversaires aient été d’abord si affectueuses, cela explique qu’elles soient par la suite devenues si aigres, et c’est le côté très humain de cette brouille célèbre. Encore au cadet de Gascogne revient ce goût des aventures qui entraînera le théologien hors de la droite voie et lui fera rechercher les complications romanesques. Pour ce qui est du besoin de domination, il a été souvent noté chez les hommes d’Eglise et on comprend sans effort qu’il soit essentiel au rôle de directeur de conscience. Et ce ne sont là que quelques-uns des traits qui composeront cette physionomie dont on n’aura jamais saisi toutes les nuances. Il n’était pas simple…

Sur certains points, il est vrai que la légende est intervenue et qu’il y aurait lieu d’extirper de la biographie de Fénelon telles fleurs parasites qui en feront longtemps encore, et en dépit des critiques, le plus sûr ornement. Il en est ainsi partout où Saint-Simon a passé. Nul autre, par son humeur dénigrante et peut-être sans le faire exprès, n’a semé plus de calomnies, qui auront la vie dure, le hasard ayant voulu que le calomniateur fût un écrivain de génie. Comment oublier le merveilleux raccourci de « l’éducation d’un prince » où Saint-Simon, par un violent jeu d’antithèse, oppose au portrait du Duc de Bourgogne tel que l’avait fait la nature, le portrait du Duc de Bourgogne tel que le rendit une discipline la plus douce et la plus experte à briser les caractères. Le voici avant Fénelon : « Passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes, et, ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore où il ne pouvait supporter d’être vaincu et où le danger avec lui était extrême ; enfin livré à toutes les passions, et transporté de tous les plaisirs. » Et le voici après Fénelon. « De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste