Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/620

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d’elle la plupart de ses admirateurs ; au contraire, elle a trop souvent à se débattre contre les orages de son âme, contre les fantômes de la solitude et elle se proclame alors incapable de bonheur ou terriblement fatiguée de vivre. Elle se reprochera même plus d’une fois dans son âge mûr le temps qu’elle a gaspillé à médire des dons de la vie, se jugeant parfois sans nulle raison la plus malheureuse créature du monde et coulant ses jours dans « des larmes insensées. » C’est à ce passé dépourvu de philosophie qu’elle fait allusion lorsqu’elle parle du caractère d’un de ses petits-fils dont la nature ressemble à la sienne d’une manière « effrayante, » dit-elle. Cet enfant a « le cœur plein de cordes douloureuses, » et, avec une pareille disposition, il faut soigner de près l’hygiène, afin que les nerfs n’ajoutent pas à l’impressionnabilité du cerveau.

Pour compenser toutefois ces faiblesses qui sont celles de son sexe et de son temps, Mme Kalergis a sa haute et ferme raison, son coup d’œil sûr et son expérience du cœur humain. Elle croit « terriblement, » dit-elle, à sa connaissance des hommes, car elle a beau rassembler ses souvenirs, il lui faut avouer, comme jadis le vieux Metternich, qu’elle ne s’est jamais trompée sur les caractères. Sur les événemens, c’est autre chose, et elle reconnaît s’être trouvée plus d’une fois mauvais prophète. Mais aussi, qui donc pourrait prévoir toutes les manifestations inattendues de la bêtise humaine ! Enfin, indépendamment de son bon sens et de sa droiture naturelle, le sentiment religieux la soutient sur sa route. Sa piété, fort réelle, est parfois teintée d’esthétisme, à la mode de son époque ; car sa foi, qu’ébranlent trop aisément, dit-elle, la polémique intolérante, les misères imméritées et la sécheresse dévotieuse, se raffermit par l’audition recueillie de quelque belle œuvre musicale. Mais l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine (qui fut une des victimes de la Commune), est son directeur et son ami dévoué. La sait-il malade à Bâle, il songe aussitôt à se mettre en route pour aller la consoler par sa visite. Ce fut lui qui maria la comtesse Coudenhove à Saint-Philippe-du-Roule, et, certain jour de Jeudi-Saint, Mme Kalergis, alors éloignée de France, a des termes vraiment émus pour regretter sa paroisse parisienne et son excellent pasteur. Lorsqu’elle le revoit en 1864, après quelques années de séparation, elle avoue familièrement à sa fille qu’elle en a presque beuglé d’attendrissement.