Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/631

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j’ai toujours eu une haute idée de son esprit et de son cœur qu’elle dérobe parfois dans le grand monde, sous une attitude ennuyée et affectée. Impossible de juger avec plus d’équité, de manifester plus hautement l’aversion qu’elle a toujours éprouvée pour la guerre danoise et la crainte qu’elle a de voir le roi condamné par l’histoire, quoi qu’il advienne. Elle a parlé de tout sans rien dire de trop et a fini par s’écrier : J’étais Allemande avant d’être Prussienne et je souffrirai avec chaque Allemand qui souffrira de cette guerre funeste ! — Enfin, je suis sortie de chez elle presque en larmes et contenue par le respect pour ne pas lui sauter au cou ! — La veille, j’avais eu avec sa fille (la grande-duchesse de Bade) une longue conversation ; celle-ci moins émue, mais bien sage et, si l’on avait voulu écouter notre grand-duc, les Etats moyens auraient pu rendre de grands services par l’union et la neutralité ! »

L’ancienne amie de Louis-Napoléon juge assez sainement la politique française en cette première tourmente. Elle pense que l’Empereur sera contraint par l’opinion publique de réclamer à la Prusse quelques rectifications de frontières, que Bismarck les refusera et que ce serait une grosse affaire si la France était en mesure de faire la guerre ; mais elle ne l’est pas, ajoute Mme Mouchanoff avec netteté, dus ce printemps de 1866. En septembre de la même année fatidique, elle constate que les Français sont toujours « toqués » pour la frontière du Rhin et elle s’indigne à entendre ainsi parler des populations’ comme d’un bétail qu’on prend sans le consulter. Drouyn de Lhuys voulait, lui a-t-on dit, la guerre immédiate ; mais l’Empereur, un peu affaibli par la maladie et beaucoup plus sage que ses sujets, a obtenu des atermoiemens. Il compte sur l’Exposition universelle qui se prépare pour changer le courant des idées. Puisse-t-il rester maître de la situation ! soupire-t-elle, car la Prusse peut mettre sur pied 750 000 hommes et chaque Allemand prendrait un fusil en cas d’invasion étrangère. Ce serait donc faire d’un coup et au profit des Hohenzollern l’unité de l’Allemagne « qui arrivera d’elle-même, lentement et avec la liberté par la fusion de la Prusse au soin de l’Allemagne ! » — Ainsi, voilà 1870 prédit quatre années d’avance, avec son résultat éclatant pour la maison de Hohenzollern, avec ses déceptions profondes pour les libéraux allemands ! — Or, Mme de Mouchanoff est jusqu’à un certain point libérale et son affection pour le couple des