Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/636

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jamais égalés, dit-elle, pas même devinés par ceux qui habitent les mêmes lieux, parlent le même langage, s’imaginent vivre de la même existence. Ce qui creuse l’abîme des regrets, ce qui fait autour de nous le vide irréparable, c’est de comparer, c’est de frapper désormais à des cœurs tièdes, des imaginations éteintes, des esprits secs, hérissés de préjugés mesquins ! Après le commerce des grandes natures, celui des petites est impossible !

Son second mariage met en relief un autre aspect de sa sensibilité, si riche en expressions diverses. Elle s’y décida par pure bonté, affirment les siens, n’ayant évidemment rien à y gagner et beaucoup à y perdre ; elle céda à une passion sincère, humble et constante, à de longues supplications, et n’eut pas, tout compte fait, à s’en repentir. — « Dieu sait, écrit-elle à sa fille en 1863, que je croyais avoir fini avec la vie et renoncé à tout quand, il y a deux ans, j’ai rencontré Mouchanoff ! » — Comment et pourquoi elle s’est attachée à ce nouveau venu dans son existence, elle assure qu’elle ne comprendra jamais ce mystère. Cette époque de sa vie la trouvait si triste, si maussade, si découragée que la première explication du soupirant lui parut absurde et qu’elle la traita comme un enfantillage, comptant que cette illusion d’un jeune cœur se dissiperait bientôt sans retour. Mais elle s’émut à la longue devant la fermeté, la persévérance, l’abnégation et le dévouement d’un tel amour : à une âme qui lui parut noble et pure, elle s’attacha par une estime et une reconnaissance croissantes. Enfin elle prit son parti, dit-elle, après avoir présenté à Mouchanoff tous les argumens susceptibles de le détourner d’un mariage à ce point « excentrique. » Rien n’ayant été capable de le rebuter ou seulement de l’ébranler, elle en vint à se croire, sans trop de fatuité, indispensable au bonheur de cet homme, qui lui montrait une volonté de fer jointe à une angélique douceur et à une absence incroyable de vanité.

Le colonel Serge Mouchanoff était préfet de police à Varsovie, situation délicate s’il en fut, au cours de ces années si troublées pour la Pologne, mais sa compagne constate un peu plus tard avec fierté que son séjour à la place « la plus odieuse » n’a laissé que des souvenirs d’estime et des regrets tels qu’on le cite à tout propos comme un parfait « gentleman. » Admirablement doué pour concilier entre eux les élémens hostiles, il dédaignait toutefois la popularité et se tenait éloigné des plaisirs du monde