Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/660

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


et il faut maintenant chercher les vieux contes dans [les livres. La littérature non écrite du village est morte. L’âme du paysan gascon est déracinée.

Sans doute le même phénomène s’observe à peu près partout et provient de causes générales sur lesquelles tout le monde est d’accord. C’est d’abord et avant tout la facilité des communications, la route que parcourent les voitures, les bicyclettes, les automobiles, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone. Ce sont les appels incessans de la ville à la population des campagnes : expositions, concours agricoles, concours de musiques, inaugurations de bustes et de statues, visites de ministres, centenaires, tout est bon, tout sert de prétexte. C’est encore le service militaire dont l’influence a été si souvent signalée. Dans une riche métairie de la vallée du Gers, un vieux métayer me montrant avec orgueil ses animaux qu’il estimait dix mille francs, ajoutait tristement : — Il faut que j’abandonne tout cela, et pourtant j’ai élevé trois garçons, mais le régiment ne me les rend pas : l’aîné est resté cocher à Toulouse, le second est gendarme, le dernier veut rengager. Et puis il y a les nombreuses voies par lesquelles la vie de la ville pénètre le village, le journal, les annonces, les brochures, les prospectus, les commis voyageurs ; il y a aussi la fascination des salaires élevés, le mirage d’une vie que l’on croit plus facile et plus douce.

Mais si le phénomène est plus intense ici que partout ailleurs, — et le fait n’est que trop vrai, — c’est que des causes particulières, locales, interviennent, qu’il importe de bien connaître.

Depuis quarante ans, la Gascogne a eu largement sa part dans le gouvernement de la France. « Comme il se voit de certaines contrées qui produisent aucuns fruits en abondance, lesquels viennent rarement ailleurs, il semble aussi que notre Gascogne porte un nombre infini de ministres, comme un fruit qui lui est propre et naturel, et que les autres provinces, en comparaison d’elle, en demeurent comme stériles. » La phrase est en tête des Commentaires de Montluc, dans le Discours préliminaire adressé à la noblesse gasconne ; je n’y ai presque rien changé pour la rendre applicable au temps présent. Si cette heureuse fortune a valu des faveurs à notre pays, en revanche elle y a fait naître beaucoup d’ambitions, grandes et petites. Les grandes nous intéressent peu, mais les petites, surtout au village, troublent les cervelles, transportent les imaginations