Page:Revue des Deux Mondes - 1910 - tome 58.djvu/881

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répondait : « François, dans ta règle, il n’y a rien de toi, tout est de moi, tout ce qui s’y trouve, et je veux que cette règle s’observe ad litteram, sans glose, sans glose, sans glose. Je sais pourtant quelles sont les faiblesses humaines et j’y veux compatir, mais que ceux qui ne veulent point observer la règle sortent de l’Ordre ! » Alors François, se retourna vers ses frères et leur dit : « Vous avez entendu, vous avez entendu ; voulez-vous que je vous le fasse redire ? » Et les prêtres, se regardant, confus et terrifiés, se retirèrent. »

Quelle que soit la part de l’exaltation imaginative alors commune à tous les compagnons de l’apôtre, dans ce récit de Frère Léon, le rôle d’Elie vis-à-vis de François s’y dessine avec relief. C’est bien celui d’un homme d’action réfléchie et d’observation positive, très attentif et soumis aux réalités, qui s’efforcera de réduire et d’accommoder l’idéal supérieur du visionnaire céleste aux nécessités vulgaires de son application terrestre. Instrument puissant et souple aux mains du cardinal Hugolin et de la Curie romaine, c’est Elie, en effet, qui contribuera, le plus efficacement, à faire rentrer la religion nouvelle dans les formes et les cadres des vieux ordres monastiques, et à la mettre au service de la Papauté militante, comme une levée en masse de volontaires enthousiastes, une armée plus nombreuse, mieux disciplinée, plus populaire, que l’ancienne féodalité épiscopale et bénédictine.

Nombre d’autres anecdotes rapportées par des témoins indiquent bien la différence des deux esprits et des deux cœurs, et combien la vive et tendre sensibilité de François et l’heureuse liberté de sa foi pure et profonde, étaient peu comprises par son successeur. A l’évêché d’Assise, dans les derniers jours, lorsque, en proie à d’atroces douleurs, le malade se faisait chanter, par ses frères, son hymne de la Nature et de la Vie, récemment composé, son sublime « Cantique du Soleil, » Frère Elie, se montrant scandalisé, lui vint dire : « Très cher Père, certes, je suis fort consolé, fort édifié par ta joie, en de telles souffrances, et celle de tes compagnons. Mais ne crains-tu pas que les gens d’Assise, malgré leur vénération pour toi, parce qu’ils croient ta maladie sans remède et ta fin prochaine, ne s’étonnent d’entendre ainsi chanter nuit et jour et ne disent : « Comment celui-là se montre-t-il si gai aux approches de sa fin ? Ne devrait-il pas méditer sur la mort ?… » Mais le bienheureux François