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double danger pour ce pays. Ainsi des deux rivières qui coulaient dans Manaos même, l’une est complètement tarie et l’autre n’a presque plus d’eau. Ce fait n’a qu’une valeur symptomatique. Mais un jour viendra où les gouvernans devront parer aux dangers du déboisement, comme on a été amené à le faire dans l’Amérique du Nord et en Algérie.

Le remède existe ; il décuplera même, croyons-nous, la richesse du pays. Il faut faire des forêts artificielles. S’il est en effet, de par le monde, des terrains qui semblent faits pour le pâturage, s’il en est pour la grande culture, il y en a d’autres pour les forêts : telle l’Amazonie. Un arbre à caoutchouc de neuf ans est en plein rapport tant la terre est riche et les pluies abondantes. Un arbre vieux de quinze ans a l’aspect d’un centenaire de nos forêts. Aussi, car ce serait, croyons-nous, une double erreur, biologique et économique, ne faut-il pas forcer la nature, mais se servir de ses propres armes au besoin contre elle-même, et puisque tout se passe comme si l’Amazonie était faite pour être couverte de forêts, qu’on ne les détruise pas pour les remplacer exclusivement par des pâturages (il y a tant de pâturages et de si bons) ou par des champs de céréales (la production de céréales dans le monde dépasse la consommation), mais qu’on en fasse une forêt artificielle, et, supprimant les espèces inutiles, que le Brésil ait ses forêts de châtaigniers, de caoutchouc et de cacaoyers comme l’Europe a ses bois de sapins ou de mélèzes. Nous avons eu cette impression en voyant les mille difficultés que le seringueiro, élevé cependant en pleine forêt, avait à vaincre. Les arbres sont disséminés au milieu de cent autres espèces. Ils sont éloignés les uns des autres. Ils sont entourés de ronces et de lianes. Pendant les pluies, nous disait un seringueiro, nous sommes obligés de rester des semaines, parfois des mois dans notre cabane, isolés de tout, ne pouvant nous réfugier à la ville, ni travailler dans le bois. En pleine saison, il part à six heures du matin ; pendant douze heures, car la saison est courte et le caoutchouc se paie cher, il marche à travers bois, taillade les arbres, récolte la sève que plus tard il aura à boucaner, et ceci, malgré les pluies quotidiennes et les insectes qui le martyrisent. Mais si le seringueiro perd sa santé, il la vend et même fort cher (le kilo de seringua première qualité coûte souvent plus de 6 000 reis, soit 40 francs, à Manaos).