Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


comme s’il était d’hier, le désœuvrement qui flottait, par cette après-midi trop longue, sur les brillantes peintures de Signorelli et de Sodoma.

Ces grandes scènes, charmantes et fastueuses sous les arceaux du cloître, c’est un saisissement divin. Au premier choc, tout notre être s’élance, mais de cette haute émotion, l’instant d’après, retombe à la plate vie. En moins d’une heure, j’avais épuisé toutes les ivresses de la solitude. Le couvent était quasi désert ; depuis que les moines en ont été expulsés, seuls y demeurent un prieur et quelques frères qui assurent l’entretien des vastes bâtimens, et cette demi-mort de la maison de prière devenue un reliquaire voluptueux avivait encore ma fermentation. J’allais trouver l’aimable prieur et, durant dix minutes, je lui exposais de bonne foi que le sublime de la vie, c’est l’intensité qu’elle prend dans une telle retraite, puis, sur son explication de l’emploi de ses journées, je sentais, je déclarais que le sublime ne se trouve qu’ailleurs, et je rejoignais les insipides compagnons que le hasard du voyage m’avait donnés depuis Sienne : un gros Marseillais tout rond, accompagné d’une nièce d’occasion, qui cachaient mal leur bonheur facile, tels Jupiter avec Hébé, derrière tout ce qu’ils avaient pu emporter de l’atmosphère de la Cannebière. Dix minutes, ils étaient la vie même, et tout de suite après, d’un ennui mortel. Je les fuyais pour retourner à la promenade, à la rêverie, à des lectures qui ne savaient pas me retenir.

Le ciel de Toscane déroulait sa splendeur sur ce paradis de l’art. Autour de moi, tout était neuf, plein de promesses et cependant fermé. J’étais excité par ce beau décor et impatient d’en voir d’autres ; j’interrogeais avec un excès de confiance toutes ces richesses éparses, et leurs réponses me décevaient. Ah ! ces beautés qui nous racontent les plaisirs et les douleurs des autres, ces cloîtres embaumés de fleurs, ces musées étincelans de formes divines, comme ils nous dégoûtent, à vingt ans, de notre plumage grisâtre, et nous font crier : « Des ailes, des ailes ! » A vingt ans, le jeune Disraeli, le futur lord Beaconsfield, était si fort ébranlé par le désir du pouvoir et de la gloire, ressentait une telle excitation nerveuse, qu’il croyait percevoir la rotation de notre planète. Il se figurait aller à l’encontre du mouvement de la terre et l’enregistrer comme celui qui prendrait un tapis roulant à l’envers.