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réfutation du chagrin par l’ennui, la surenchère qu’ajoute à la douleur même l’allégorie du bonheur opposé, quel drame idéologique dans la plus poignante méditation de la réalité ! Les vers sont dignes d’un si beau thème ; et j’en veux citer quelques-uns. Nous allons à Vigny, cependant : le poète des Parques nous y achemine.

L’aède chante la souffrance des hommes et, parmi les souffrances, le regret qui survit dans la mort du plaisir :

Puisque le temps s’abîme et qu’hier est défunt,
Pourquoi conserve-t-il ce vague et doux parfum ?
Comment exhale-t-il ce regret d’amertume ?

L’aède plaint la mort. Il l’a plus terriblement peinte que Villon, de l’agonie à la pourriture et du premier apaisement jusqu’à la multiplication des germes qui s’évertuent vers d’autres formes :

Tourbillonnerons-nous comme des grains de sable
Et, traînant le fardeau d’un sort impérissable,
Attendrons-nous la mort toute l’éternité ?…

Le chant de Clotho, je voudrais le copier ici d’un bout à l’autre. Quelques vers auront-ils l’accent de sa détresse ?

Homme, nous t’envions tes terreurs, tes blessures.
Quel fer vivifiant marquera ses morsures
Dans mes flancs de déesse ainsi que dans tes chairs ?
Quelle agitation fertile en espérances
Initiant mon âme au bienfait des souffrances
Me rendra les répits qui succèdent plus chers ?
Quelle torpeur morbide, envahissant mon être,
Et mêlant à mes jours insipides son fiel,
Me donnera la joie humaine de renaître
Et d’aspirer la vie avec l’air pur du ciel ?
Homme, prends le nectar ; homme, prends l’ambroisie,
Mais abandonne-moi ta faim que rassasie
La sauvage douceur d’une goutte de miel.

Et, pour un sentiment délicieux, ces vers charmans :

Hommes plus dieux que nous, vous seuls la connaissez.

(la volupté de s’oublier soi-même et d’aimer…)

Même, après la saison des tendresses conquises,
Vous savez vous créer des tendresses exquises
Avec le souvenir de vos bonheurs passés.