Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 19.djvu/227

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mêmes nous admirent de confiance, et, naguère, un de nos meilleurs écrivains parlait avec une éloquence, une netteté, une propriété dans les termes qui ont excité mon admiration de ce monde du nombre et de la forme dans lequel nous sommes seuls, dit-il, à pénétrer. »

Tout cela est semé d’anecdotes qui mettent un sourire dans la lecture de ces pages si fortement pensées. En voici deux relatives à Joseph Bertrand. La première est plaisante. En 1870, alors que Bertrand était de garde au bastion, « l’amiral commandant le secteur de la rive gauche avait coutume de visiter à cheval le front qui lui était confié. Il réunit un jour tous les hommes présens à la batterie et commença par les remercier de leur zèle ; puis, les confondant sans doute avec quelques-uns de leurs voisins des autres bastions, il termina son allocution en disant : « Et surtout, mes amis, il ne faut pas « boire. » Bertrand qui prenait plaisir à raconter cette anecdote ajoutait avec son fin sourire : « Je crois bien qu’il regardait de mon côté. » — L’autre est plus grave et réconfortante : « Par une triste nuit de janvier, au milieu du sifflement des obus, les compagnons de rempart de Bertrand échangeaient les réflexions les plus désespérées. L’avenir était sombre : qu’allait-il advenir de notre pays ? Une des personnes présentes prononça alors ces simples paroles : « J’ignore ce qui nous attend, mais, quelle que soit l’épreuve, nous saurons la traverser et lui survivre. Nous sommes la France ; cela me suffit. » Et M. Darboux ajoute : « Que de choses en ce peu de paroles ! »

L’action bienfaisante qu’eut Bertrand dans ses lourdes fonctions de secrétaire perpétuel de l’Académie est admirablement caractérisée par M. Darboux, qui la résume dans ces mots : « Il était vraiment la loi vivante de l’Académie. » La belle et douce fin de Joseph Bertrand nous est enfin dépeinte en termes émouvans ainsi que les honneurs qui parèrent le déclin de sa vie. Il eut une de ses grandes joies le jour où l’Académie française l’appela à elle, fidèle à sa tradition ancienne d’avoir dans son sein un des hauts représentans de la science française.


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Parmi les autres grands hommes, mathématiciens, géographes, physiciens à qui M. Darboux a consacré ces éloges, il est une figure particulièrement belle de patriote et de savant, celle du général Charles Meusnier de Laplace, né à Tours en 1754, mort héroïquement en défendant Mayence en 1793. Ce qui donne aux pages qui lui sont