Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/603

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mystérieux dans les remèdes les attire. Tout ce qui est inexplicable revêt à leurs yeux une allure de magie. Que pensent-ils de mes médicamens, de moi qui les distribue ? Je n’en sais rien. Je sais seulement ce qu’ils pensent de leurs sorciers et de la façon dont ils sont soignés par eux. Ignorans des lois de la nature, ils donnent pour cause à leurs maladies l’influence d’un mauvais esprit, et ils attribuent leur guérison a l’apaisement de cette puissance néfaste. Ce n’est pas, en effet, à la victoire du bon esprit sur le mauvais qu’ils font remonter la cessation de leurs maux ; le bon esprit existe bien, mais il est passif, le mauvais seul est actif ; l’important n’est pas de se rendre propice celui-là, mais celui-ci. Ces enfans de la brousse sont des désabusés, ils reconnaissent que le mal a plus de puissance que le bien ! Hélas I trop souvent la philosophie de ces nègres se trouve justifiée, aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages.

Mes pagayeurs me considèrent-ils comme le vainqueur de l’esprit du mal ? Cette hypothèse me flatte. Je crois qu’ils ne se livrent à aucune supposition ; le blanc est un être à part, ils ne cherchent pas à expliquer son pouvoir. En tout cas, ils m’abandonnent leurs blessures avec une confiance que je déplore ; mais que je m’efforce de mériter. Que deviendrai-je dans quelques jours ? Je serai bientôt à bout de médicamens et je me verrai dans l’obligation, ou de renvoyer mes malades sans pansement, ou de les tromper. Il est vrai que si dans certains cas le mensonge est permis, c’est bien dans le domaine médical.

Je voudrais que Castellani eût un peu de cette foi aveugle dans ma science. Il est sans entrain, il étouffe des bâillemens ; c’est en vain que je fais une timide allusion à la quinine ; il y répond en me disant que d’un coup de poing il brise une porte, qu’il fatigue un maître d’armes sur la planche, et qu’il en a vu bien d’autres !

La fatigue et l’ascension d’hier, à laquelle s’ajoutent une nuit d’insomnie et la persistance d’innombrables brûlures, le mettent en mauvaise situation pour résister à la fièvre. Je crains fort qu’il ne doive en reconnaître l’existence avant peu, en dépit des affirmations du docteur Maclaud.

Le soir, le tam-tam provoqué par la distribution de tafia le laisse indifférent. Il remarque seulement qu’en France aussi on danse sur les places, au carrefour des rues… Et voilà comment un tam-tam nègre nous plongea soudain dans un rêve attendri.