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chez eux, dépouillée de toute prévention, de tout parti pris agressif, et, pour ainsi dire, à l’état pur, l’opinion que nous étions un peuple à son déclin. Ils savaient sur le bout du doigt la leçon que les Allemands leur avaient apprise. Ils la répétaient sans animosité, parfois même avec une sorte de mélancolie courtoise. Nous n’existions plus à leurs yeux que sous la forme d’un syndicat de banquiers ; et, sauf les jours où ils souriaient à nos capitalistes, ils préféraient nous ignorer.

Autrefois nos Écoles militaires, nos maîtres, nos livres, nos systèmes, notre langue avaient été en honneur. C’étaient maintenant les professeurs allemands, les livres allemands, l’armée allemande, les méthodes allemandes, la science allemande, la langue allemande. À la Faculté de Droit de Tôkyô, cent élèves suivaient le cours du professeur français, et mille celui du professeur allemand. Sur vingt-quatre boursiers envoyés en Europe, dix-neuf étaient dirigés vers Berlin, et ceux qui venaient à Paris devaient encore séjourner en Allemagne. Une chaire de russe créée, c’était toujours une chaire de français supprimée, jamais une chaire d’allemand. La médecine, comme la musique européenne, était entièrement allemande. Un de nos compatriotes, M. Jacoulet, professeur à l’École des Langues Étrangères, me disait que les quatre cinquièmes des élèves qui lui arrivaient ignoraient jusqu’au nom de Pasteur ; mais la statue de je ne sais quel docteur allemand voisine, sous les ombrages de Kamakura, avec celle du colossal Bouddha. Notre littérature elle-même avait cédé le pas à la littérature allemande. Les Sudermann et les Hauptmann reléguaient au second plan nos romanciers et nos dramaturges.

Vers la fin de juin, le comte Okuma, actuellement Président du Conseil, voulut bien se rappeler qu’il m’avait reçu jadis et m’accorda la faveur d’une audience. Je ne lui cachai point mon étonnement de voir les Japonais aussi engoués de la culture germanique, et je lui demandai à quelles raisons nous devions attribuer un détachement que le gouvernement japonais lui-même semblait encourager. Il me répondit d’abord que l’humeur japonaise était très versatile ; qu’il ignorait pourquoi les nouveautés allemandes l’attiraient aujourd’hui plus que les nouveautés françaises ; que, du reste, il n’était pas surprenant que les Japonais eussent étudié de préférence la médecine en Allemagne, puisque leurs premiers maîtres avaient été des