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brillent amoncelés. Par sa vertu mystérieuse, par cette énergie condensée dans toute sa substance à une époque préhistorique, les palais endormis se réveillent, et l’éclosion qui se produit n’est pas seulement un symbole : il semble qu’au sens littéral la vie soit créée, entretenue, développée par ces fragmens noirâtres où les chimistes ne yoient que du carbone, de l’hydrogène et de l’azote. Ainsi naissent des villes qui peuvent, comme la mine de houille elle-même, durer des centaines d’années et qui, le jour où celle-ci disparaîtra par épuisement, trouveront encore souvent, dans les facilités commerciales longtemps perpétuées et enracinées, des raisons de survivance. L’humanité a connu peut-être, en des temps très lointains, un âge d’or ; son âge de fer dure toujours ; mais cet âge de fer s’associe aujourd’hui avec un âge de la houille.

Car le charbon n’est pas seulement un instrument de paix ; il est aussi, nous le constatons chaque jour, une formidable machine de guerre. C’est lui, c’est lui seul qui permet la fabrication intensive des canons et des obus. Dans le gueulard des hauts fourneaux, sur la grille des fours Martin, il alimente la production de l’acier ; par ses goudrons, il donne les phénols et les benzines, les acides picriques et les toluènes ; par sa puissance appliquée aux dynamos, il aide à transformer l’air pacifique en nitrates meurtriers. Associé avec le fer, il fournit, sous mille formes, la force belliqueuse qui, trop longtemps sans doute, si elle ne réussit plus à primer le droit, sera du moins nécessaire au droit pour triompher.

Il y a là, remarquons-le bien, un état de choses qui n’est nullement nécessaire en lui-même, malgré le caractère presque fatal qu’il affecte aujourd’hui. Les hommes ont vécu de longs siècles sans que cette tyrannie moderne de la houille s’imposât le moins du monde à eux. Le temps où l’on ignorait pratiquement le « charbon de pierre » est à peine éloigné de deux ou trois siècles ; l’époque où il est devenu l’agent indispensable de l’industrie remonte à quelques générations seulement. Son intervention toute-puissante dans une guerre devenue elle-même industrielle date d’hier. C’est encore un jeune souverain que ce maître actuel du monde. Et quand, dans un millier d’années, tout le charbon emmagasiné sous la terre pendant la longue durée des âges géologiques aura été dissipé en fumée, quand cette énorme réserve de force empruntée jadis au soleil pendant