Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/87

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millénaires d’étal juridique, il y a encore entre particuliers des crimes et des violences, si le duel est encore toléré chez nous-mêmes, encore en honneur dans la « vertueuse » Allemagne, combien faudra-t-il de siècles pour qu’une nation puisse vivre sans se couvrir de son armure et ceindre son épée !…

Combien, si l’on songe que, de l’individu au peuple, l’échelle des temps croit avec celle des masses. Un siècle n’est qu’un jour dans l’évolution des sociétés. Mais pressons la comparaison : d’où est né, entre les hommes, le régime de la légalité judiciaire ? du nombre. Peut-on croire qu’il se fût jamais établi dans une petite société de quelques douzaines d’individus ? Le frein des passions est dans l’immensité du corps social. On ne supprimera jamais les ambitions, les haines, les cupidités : or, par leur seule intensité, ces puissances de mal sèment la violence, et il parait inévitable que, parmi les hommes, l’énergie soit du côté de l’injustice. C’est donc une fatalité de la nature humaine que beaucoup soient troublés par l’ambition d’un seul : contre la poussée de son emportement, contre les prestiges de son enveloppement, ils n’ont que de tièdes et pâles et vacillans petits désirs de vertu, encore traversés par les éclats de leurs propres vices. Les velléités d’ordre seront toujours d’un autre degré que les volontés de désordre ; pour annihiler une seule de ces dernières, il leur faut se mettre à mille. Comment donc cette condition si difficile est-elle assez communément réalisée, pour devenir entre particuliers la loi absolue de droit et presque la règle constante défait ? Parce que la pensée de justice est celle qui réunit les gens désintéressés. En chaque litige, ils sont foule, tandis que chaque entreprise d’injustice ne recrute que le petit groupe de ses profiteurs directs.

La paix suppose assez d’intérêts distincts pour que tout conflit international laisse hors de son remous une large majorité de témoins, qui le jugent. Elle nécessite le fractionnement de l’humanité en un grand nombre de peuples assez libres pour exprimer une opinion, assez forts pour l’appuyer, assez unis pour grouper leur action. Il suffit de faire l’énumération des grandes Puissances capables d’intervenir efficacement sur un point donné pour voir combien nous sommes éloignés d’un tel idéal.

Nous nous en rapprochons cependant ; il n’est pas interdit d’espérer en un jour futur où les conditions de la paix légale