Page:Revue des Deux Mondes - 1916 - tome 31.djvu/98

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dans la plaie de l’alcoolisme. Le phénomène est trop général pour ne pas résulter de causes indépendantes de notre situation propre.

Il y a un siècle, remarquons-le, dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, ni l’ivresse des conquêtes, ni l’horreur des invasions n’avaient réussi à produire en France la même unanimité. Il s’était toujours trouvé des partis pour appeler, et qui plus est pour favoriser le succès de nos ennemis. A quoi tient la différence ? Certainement, à l’évolution de la vie sociale sous l’influence des progrès matériels. On peut mettre en évidence des rapports de deux ordres au moins. Si chaque peuple se serre autour de son drapeau, aujourd’hui plus qu’autrefois, c’est qu’il se sent plus profondément menacé par la guerre. La conquête a pris un sens nouveau, depuis que la culture savante et l’intense exploitation du sous-sol ont donné aux territoires convoités une valeur jadis inconnue. Être conquise, alors, c’était, pour une province, changer nominalement de maître, mais non de vie profonde. C’était une conquête politique, non économique ni sociale. La population restait sur place, telle quelle. Elle continuait à peu de chose près son existence antérieure. De nos jours, avec la mobilité des gens et des capitaux, avec le surpeuplement des pays européens, les habitans des régions annexées doivent s’attendre à être évincés ou exploités. Ils seront atteints dans leur condition privée, dans leur propriété, dans leur race. Leur commerce sera, de force, tourné vers un autre horizon, leur langue sera proscrite, parce que tous les élémens de la production rentrent dans des ensembles nationalisés. Le développement des communications a produit la liaison fatale des intérêts par grandes masses. Le vainqueur ne se contente pas de s’adjoindre le vaincu, il le dévore. Et justement l’appât d’une proie si profitable excite l’esprit de conquête. A ne se point défendre, on sait qu’on risque bien autre chose qu’une humiliation : un démembrement.

Depuis le siècle de la Révolution, il y a eu un grand fait : la politique des nationalités. Elle résultait du sentiment très puissant des liens de race. La race a pris, dans le monde nouveau, une personnalité, une réalité qu’on n’avait jamais connues. N’est-ce pas là l’effet de la solidarité nouvelle créée ou rendue sensible par mille rapports qui manquaient à la vie ancienne ? La facilité des transports et celle des correspondances