Page:Revue des Deux Mondes - 1918 - tome 43.djvu/903

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans le flanc de la colline. Vous descendez un escalier de quelques marches toujours humides, et vous vous trouvez sous une voûte à peu près comme celle-ci, plus basse, et faite seulement en briques au lieu de pierres. Il y fait noir comme dans un four, car vous remarquez alors qu’il ne vient aucun jour par les cheminées : la voûte est double, et vous ne voyez naturellement que l’enveloppe interne. Avec de la bonne volonté, il serait permis de s’y croire à l’intérieur d’un sous-marin ; et les kiosques qui le surmontent peuvent à la rigueur compléter cette image. Mais vous sentez que le poste est assez vulnérable par ses quatre ouvertures : ces cheminées deviennent une tentation pour les obus : on se figure qu’elles les attirent, et quand on se dit qu’on n’a entre le ciel et soi que cette chemise de briques, on ne peut s’empêcher de trouver que ce n’est pas épais.

« Je suppose que ce devait être un abri à munitions, et c’est ce qui explique la double enveloppe, les deux portes et les manches à vent, autant de précautions contre l’humidité. Car l’eau, dans ce diable de pays, va se percher sur les hauteurs. Certes, l’homme ingénieux qui avait combiné cette cachette était loin de se douter à quoi elle servirait, et qu’au lieu de gargousses on y mettrait des généraux. — Du reste, tout cela a bien changé ; pourtant, au moment de la bataille, ce sont ces petits ouvrages qui ont sauvé la situation. Mais oui, c’était déjà le système Hindenburg ! — Mais ceci est une autre histoire, comme dit Kipling.

« J’habitais donc le P. C. des Quatre-Cheminées, et je devais y être relevé dans cette fameuse nuit du 22 au 23 juin. C’était même dans le secteur relève générale pour toute la division. Le mouvement était en train depuis deux jours, car c’était, dans ce temps-là, une opération compliquée. Faire un mouvement de jour, il n’y avait pas à y songer ; les Boches, de Douaumont, voyaient chez nous comme ils voulaient, et on n’avait dans cette saison que quelques heures de nuit, heures terriblement courtes et jamais assez noires, comme si le jour, à cette époque de l’année, ne pouvait se résoudre à fermer tout à fait les yeux. Il flottait toujours quelque lueur comme par une paupière entr’ouverte. Et ce peu qu’il y avait de nuit, les Boches faisaient de leur mieux pour le rendre impraticable : marmitage, gaz, harcèlement sur toute la longueur des boyaux, et de distance en distance, un barrage fixe, infranchissable comme un rideau