Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/157

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savoir ce qu’on pense, hors de chez nous, de nos grands hommes. Comment douter de la révolution accomplie dans le monde de la pensée par Descartes, quand c’est un Allemand, Hegel, qui le qualifie de héros et proclame qu’on ne saurait exagérer l’action d’un tel homme sur le monde nouveau ? De même, M. Mendès Da Costa fait dater du Descartes l’affranchissement de la pensée moderne. Il l’envisage par le côté universel de son œuvre.

Après ce lucide exposé et ce bel hommage, il ne me restait plus qu’à montrer combien cette pensée, d’un si magnifique rayonnement, est purement française. Français, Descartes l’est d’abord par ce besoin de la méditation. Lui aussi, comme Montaigne, ce qu’il demande à l’observation intérieure, c’est de le renseigner, non sur les particularités du Moi, mais sur « la forme de l’humaine condition. » Le résultat de cette enquête menée sur lui-même est qu’il peut douter de tout, excepté qu’il doute. Il doute, donc il pense ; et puisqu’il pense, il existe. Ainsi une seule réalité s’impose à lui : celle de l’idée. Cette idée lui est apparue dans la clarté de l’évidence : c’est une idée « claire et distincte. » Elle lui suffira pour reconstruire tout l’édifice. Elle sera l’âme de cette méthode universelle qui vaudra pour toutes les sciences, comme pour tous les pays et pour tous les temps.

Eh bien ! faire de l’idée la réalité souveraine ; n’admettre que les idées claires, de cette clarté des eaux limpides qui laisse voir jusqu’au fond ; se guider par la raison, une raison née de l’expérience, faite d’ordre et de bon sens, que réchauffe l’enthousiasme et que transportent les belles ivresses ; promener une curiosité toujours en éveil à travers le vaste domaine de la connaissance, au lieu de s’emprisonner dans le cadre étroit du spécialiste ; travailler au grand jour, dans un langage accessible à tous, à des fins qui sont celles de l’humanité tout entière ; tout cela est éminemment français. L’influence cartésienne s’est-elle exercée surtout sur le XVIIe siècle, comme le voulait Nisard ? Ou bien, comme l’a soutenu Brunetière ici même, n’a-t-elle trouvé qu’au siècle suivant ses véritables adeptes ? La vérité est que, si Descartes s’apparente par son goût de l’analyse à Corneille et à Pascal, il annonce les philosophes du XVIIIe siècle par sa foi au progrès. Ainsi il emplit l’un et l’autre siècle et préside à l’évolution tout entière de notre pensée.