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part ou partout à la fois et en même temps. L’humanité peut être socialiste, une nation ne le peut pas. L’humanité unie, toutes frontières détruites, pourra être socialiste ; l’humanité divisée, ne s’entendant pas, ne peut pas l’être. Tout socialisme suppose comme prologue une réconciliation et une concorde du genre humain. Cette réconciliation et cette concorde étant très loin dans l’avenir, celui qui ne s’applique qu’à comprendre et à prévoir pour un siècle tient le socialisme pour chimérique.

Aussi, Thiers reste-t-il fortement attaché à l’idée et à l’institution de la propriété individuelle. Il l’a défendue avec opiniâtreté dans un grand nombre de discours et dans son livre sur la Propriéte. Ce livre est assez mal fait. Cela vient de ce que c’est le seul livre de Thiers. Il a fait des discours, il a fait des rapports, il a fait des histoires, il n’a fait qu’un livre proprement dit, c’est-à-dire qu’une seule exposition dogmatique d’une idée générale. Aussi n’y a-t-il pas son aisance habituelle. Il croit, lui, devoir construire son livre comme Cousin construisait les siens, remonter aux premiers principes, aux axiomes initiaux, aux définitions théoriques et aller ensuite de déduction en déduction. Il veut faire œuvre de philosophe. Lui si dédaigneux de l’idéologie, il tient à faire de la propriété un principe, et à la montrer comme étant un droit.

A supposer qu’il y ait des droits de l’homme, ce qui est douteux, la propriété ne peut guère être représentée comme un droit primordial et imprescriptible. On conçoit, encore que ce soit à discuter, qu’un homme dise : J’ai droit à la vie, j’ai droit à la sûreté, j’ai droit à la liberté d’aller et de venir sans gêner nies semblables, parce que ces choses sont tellement nécessaires à l’homme que c’est probablement pour les garantir que la société s’est organisée, parce que si elle ne les garantit pas on ne voit pas trop pourquoi elle existe, et parce qu’on peut appeler droit sans grand abus de mot ce minimum de protection demandé à la société par l’individu qui lui obéit et qui la sert. Mais la propriété, elle, commence à être un privilège, un privilège parfaitement utile et nécessaire même, je le crois, à la société, absolument respectable à ce titre, mais qu’il ne faut pas représenter comme un droit ; car elle n’a rien d’analogue à la vie, à la sûreté, à la liberté. La preuve, c’est qu’on l’a toujours considérée comme pouvant être violée non pour une nécessité sociale, mais pour une simple utilité sociale,