Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/369

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Réveillière ; il croit qu’entre toutes les religions, la plus ancienne est la moins dommageable, et juge que les prêtres ne font tant de mal que parce qu’on les persécute. Tant de dissentiments dans les pensées ne laissent pas que d’amener des discussions pleines d’orages. « C’est un pourri, » dit Carnot de Barras. « Ses mains dégouttent de sang, » dit Barras de Carnot.

Entre ces hommes si divers, ne serait-il pas possible de s’insinuer ? Parmi les membres des Conseils, les plus avisés se flattèrent de réussir en ce dessein.

Entre les triumvirs, Barras était le plus méprisable ; c’était aussi le plus accessible ; car il était homme à tout entendre, ne croyant à rien. Autant qu’on peut fixer les dates, l’amiral Villaret-Joyeuse fut le premier qui alla à lui. Il lui représenta l’urgence d’un arrangement qui rétablirait l’harmonie entre le gouvernement et le Corps législatif. Ayant parlé de la sorte, il exposa que ses amis et lui réclameraient des garanties. Ce gage de paix, ce serait le renvoi des ministres les plus compromis par leurs agissements irréguliers ou leurs attaches politiques. On exigerait surtout la destitution du ministre de la Justice, Merlin de Douai, qui incarnait, disait-on, la politique persécutrice. En revanche, on avait à cœur le maintien de Bénézech, ministre de l’Intérieur, de Petiet, ministre de la Guerre, de Cochon, ministre de la Police, tous acquis à la politique modérée. A ces suggestions, Barras, si nous l’en croyons, répondit très sérieusement « qu’il suivrait l’impulsion de sa conscience. » D’autres vinrent les jours suivants, notamment Portalis et le général Mathieu Dumas. Quel fut le résultat de ces conciliabules ? Barras a prétendu, dans ses Mémoires, qu’il avait décliné toute transaction. Mais, d’après des témoignages dignes de foi, il laissa au contraire entendre qu’il souscrirait au renvoi des ministres suspects, et particulièrement de Merlin : il ne subordonnait son consentement qu’à une condition, c’était que, dans la séance du Directoire, la proposition fût faite non par lui, mais par Carnot.

De Carnot, tout paraissait donc dépendre. Il souhaitait l’ordre, mais pas trop, juste à la mesure de sa conscience de régicide. Il eût voulu la formation d’un parti moyen dont Thibaudeau, l’un des plus importants parmi les Cinq-Cents, eût été le chef. Ainsi demeurait-il indécis, tantôt porté par sagesse vers les modérés, tantôt retenu par le poids de ses souvenirs.