Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/393

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manœuvrent. Dès leur réveil, dans leurs masures, les volets encore clos, le bruit de la mer les renseigne. Clair clapotis si la brise est de l’Est ; longs soupirs espacés sur la plage, si c’est l’haleine humide du Suroit ; imperceptible chuchotement, quand le beau temps règne avec le souffle du Nord. Par brume épaisse, près de la côte, ils se dirigent en écoutant, sur les sables ou les roches, briser la mer. Dans le ciel aussi, tout leur est signe : le couchant clair ou rouge, les nuages « en enclume, » en « barbe de chat » ou « queue de cheval, » la petite vapeur aux tons d’arc-en-ciel que l’on voit quelquefois à côté du soleil ou de la lune, et qui en parait une émanation : on l’appelle en breton map heol ou map loar — fils du soleil ou de la lune : un nom bien proche encore des vieilles mythologies. Et puis les vols des oiseaux. Les courlis gagnent le large : c’est la mi-marée montante ; les hérons s’envolent des arbres à longs battements d’ailes : c’est la mer qui baisse ; ils descendent sur les vases. Il y a d’anciennes histoires d’oiseaux, de poissons, que les vieux transmettent aux jeunes ; elles servent à dater le passé. Ils disent : « C’était l’hiver (un hiver très froid, vers 1890), où on a vu des cygnes qui venaient du Nord… » « C’est dans le temps où des baleines se sont échouées sur les roches de Loctudy ; on les entendait de loin pleurer et se démener… » « C’était l’année où mon défunt père a ramené une lune qui a failli chavirer son bateau… »

Sur les mœurs des oiseaux de mer, qui sont des pêcheurs comme eux, ils vous apprennent des choses qui ne sont pas dans les livres. Il faut les interroger : ils répondent alors avec élan, en imitant sans y penser le geste, l’allure de l’animal : on a touché un point de leur expérience quotidienne et vivante. Tout à l’heure, avec quel feu celui-ci parlait du calculot ! « Le carculot ! personne sait d’où il vient : c’est en juin qu’il parait dans les îles. Il a une drôle de figure : un croc pour son bec ! Perroquet d’Ouessant, qu’on l’appelle dans l’Iroise. Et un drôle de cri, aussi ! On dirait un homme : hou-hou…hou-hou… Ça fait peur, dans la nuit… » — Et comme nous revenions passer près de la balise où siégeait toujours un solennel cormoran :

— Celui-là, y en a qui disent qu’il ne parle pas. Mais j’ai été tout près, et j’ai entendu… — Et d’un ton de confidence : — Vrac ! vrac ! qu’il dit ; mais très vite… tout bas, tout