Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/42

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Encore y faudrait-il que la représentation des minorités fût établie, et le serait-elle, que ce ne serait qu’un palliatif. Il est très vrai, quoi qu’en dise Thiers, que la liberté, c’est les libertés, et que la liberté générale n’est qu’un mot bien trouvé.

Je dis de plus que ce système, s’il est, quand il réussit, un quasi-despotisme, permet très facilement, quand il ne réussit pas bien, le despotisme tout cru. La liberté ainsi centralisée est très facile à escamoter. Un peuple qui n’est libre que dans l’enceinte d’une assemblée, à un point imperceptible de son territoire, se réveille très facilement un matin sans cette liberté générale de nom, extrêmement locale de fait. L’appareil centralisateur du despotisme est tout prêt. Que le despotisme proprement dit, c’est-à-dire un homme fort, s’en empare, et supprime l’unique point vital de la liberté, c’est-à-dire la Chambre, la transformation est faite instantanément du quasi-despotisme en despotisme pur et simple. Il n’y faut pas plusieurs campagnes, et une journée y peut suffire.

D’autant plus, remarquez-le, que cette transformation, le pays la sent à peine. Ce sont les libertés locales, ce sont les libertés particulières dont il a conscience. La liberté générale lui arrivant sous la forme de lois et règlements parfaitement durs, édictés par une force qui émane-peut-être généralement de lui, mais qu’il ne connaît pas du tout, — que cette force soit un homme, ou soit la représentation nationale, il ne s’en apercevra pas beaucoup, et ne fera pas très distinctement la différence. Les choses sont arrangées dans votre système de telle sorte que le passage de la liberté telle que vous l’entendez au despotisme soit insensible, chose grave, ce qui vient peut-être de ce que la différence est faible, chose effrayante.

Il n’est que trop vrai, et c’est une erreur de croire que le système parlementaire seul, même avec les « libertés nécessaires » qu’on suppose qu’il comporte, constitue la liberté. On pourrait même s’étonner de cette enceinte fortifiée de libertés que Thiers place autour du système parlementaire, comme en faisant partie intégrante, et lui dire qu’elles ne s’y rattachent pas logiquement et ne dérivent point du principe. La Chambre libre suppose la liberté électorale, soit. Mais pourquoi la liberté de la presse ? la liberté individuelle ? La liberté de la presse sert, à l’ordinaire, à surveiller et dénoncer les actes du pouvoir et des députés. Qu’en ai-je besoin dans votre système, puisque