Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/513

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Le jour suivant, pendant qu’Archer, avant le dîner, fumait un cigare dans la bibliothèque, Janey vint le trouver. Archer, comme presque tous les jeunes gens de son monde, avait fait son droit, et avait maintenant un emploi dans l’étude d’un avocat distingué[1]. Il était revenu de l’étude ce jour-là d’assez mauvaise humeur, vaguement déprimé, et obsédé par l’idée que jusqu’à la fin de sa vie il ferait vraisemblablement toujours la même chose à la même heure, et dans le même cadre.

« Monotonie !… monotonie !… » soupira-t-il. Ce mot l’obsédait. En rentrant, ce soir-là, il ne s’était pas arrêté au cercle comme d’habitude. À la vue des grandes fenêtres derrière lesquelles les mêmes figures connues, coiffées des mêmes chapeaux haut-de-forme, se montraient toujours à la même heure, le courage lui avait manqué. Il devinait non seulement ce dont on parlait, mais comment chacun en parlait. Le duc de Saint-Austrey était naturellement le thème principal des conversations ; et sans doute on ne manquerait pas d’épiloguer sur l’apparition, dans la Cinquième avenue, d’une demoiselle aux cheveux teints, dans un petit coupé jaune canari attelé de deux cobs noirs — et Beaufort en porterait la responsabilité. En effet, « ces personnes, » comme on les appelait dans le milieu de Mrs Archer, étaient rares à New-York, et aucune d’elles, jusqu’à présent, n’avait osé se montrer dans sa propre voiture. Aussi, la veille, le coupé jaune ayant croisé l’attelage de Mrs Lovell Mingott, celle-ci avait à l’instant même donné l’ordre à son cocher de rentrer. Dire que cela aurait aussi bien pu arriver à Mrs van der Luyden ! se disaient les douairières en frissonnant d’horreur. Archer croyait entendre Lawrence Lefferts prophétisant la débâcle de la société…

Il leva brusquement la tête à l’entrée de sa sœur, puis, sans faire attention à elle, se replongea dans sa lecture. C’était le Chastelard de Swinburne, qu’on venait de lui envoyer de Londres.

Janey s’approcha du bureau chargé de livres, ouvrit un volume des Contes Drolatiques, fit la moue sur le vieux français et soupira :

— Quelles choses sérieuses tu lis !

Elle continuait à rôder autour de lui avec une mine mystérieuse ; énervé par son mutisme, il finit par lui demander :

  1. Aux États-Unis, les avocats s’associent, et cumulent les rôles d’avocats et d’avoués.