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de Tisza fut pour relever les courages et redonner à son pays un haut sentiment de lui-même : « Nous avons perdu la guerre, disait-il, mais, dans cette lutte formidable, la nation hongroise a tout fait pour gagner l’estime et le respect de ses ennemis, car il n’y a pas de peuple qui ait lutté pour son existence avec si peu de haine au cœur et plus de noblesse que les Hongrois. Comment nos soldats ont soigné l’ennemi blessé, comment nos autorités ont traité les étrangers qui sont restés chez nous, le monde entier en est juge. Où est la nation qui s’est battue avec plus d’héroïsme et de sentiment chevaleresque ?… » Mais son appel à l’union dans le sentiment de la patrie en détresse ne fut pas écouté. La haine grandissait autour de lui. Les soldats débandés affluaient à Budapest, apportant avec eux les fureurs amassées pendant ces quatre années atroces, qui aboutissaient à la défaite. On sentait partout dans la ville l’émeute et la révolution. Ses amis le pressaient de quitter la capitale où il n’était plus en sûreté, et de se réfugier sur ses terres. Il ne voulait rien entendre, et pourtant il n’avait pas d’illusion sur le sort qui l’attendait : « Si les partis extrêmes arrivent jamais au pouvoir, dit-il à l’un de ses intimes, leurs chefs s’accorderont au moins sur un point : c’est que je dois être écartelé et mes membres cloués aux quatre coins de la ville. »

Ce jour-là ne tarda guère. Dans la nuit du 30 au 31 octobre 1918, la révolution éclatait à Budapest. Le matin, comme à son habitude, Tisza se leva de bonne heure pour se mettre au travail. Le temps était maussade, humide, morfondait de bruine et de gelée blanche les petits jardins du quartier où il avait sa villa, — un quartier qui fait penser à certains coins de Neuilly ou d’Auteuil. Il apprit par les journaux les événements de la nuit. Et bientôt arrivait sa nièce, la comtesse ; Denise Almassy. Elle venait de traverser une partie de la ville à pied, et ne cacha pas à son oncle que tout ce qu’elle avait vu sur sa route ne permettait pas de douter qu’on en voulait à sa vie. Elle le suppliait de quitter la maison sans plus tarder, de partir pour la campagne, ou de se réfugier chez des amis. Il remercia la Comtesse de sa sollicitude, mais il lui dit qu’il ne voulait apporter le malheur chez personne, qu’il ne s’était jamais embusqué de sa vie, et qu’il mourrait comme il avait vécu.

Là-dessus, sa femme lui remit une lettre dans laquelle un de ses amis, qui habitait la villa voisine, l’avertissait qu’un attentat