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amenées de Buenos-Aires. A l’abri de ses murailles, sous la protection de ses canons, Montevideo fut la première place forte des Espagnols sur la rive Nord du Rio. Administrée d’abord par un commandant militaire nommé par Buenos-Aires, elle le fut à partir de 1751 par un gouverneur envoyé de Madrid.

Pendant ce temps, il se passait dans le pays deux faits essentiels. D’une part, quelques chevaux et quelques bovidés, amenés par les Européens, se multipliaient sous cet heureux climat, avec une abondance inouïe. Toute la bande orientale devenait une immense estancia. A la fin du XVIIe siècle, il n’était pas rare de voir les chevaux sauvages errer par troupes de dix mille ; un cheval valait un réal, c’est-à-dire cinq sous ; une jument valait la moitié : un taureau valait deux réaux.

Il faut partir de là si on veut comprendre l’Uruguay actuel. Il est encore une sorte d’immense ferme, et le bétail fait sa richesse. Nous allons vivre quelques semaines dans une société pastorale. Seulement, quels sont les traits d’une société pastorale dans le premier tiers du XXe siècle ?

Le premier, le plus frappant peut-être pour nous autres Européens, c’est le petit nombre de la population. Ce serait une très lourde erreur d’évaluer la valeur économique des pays de l’Amérique du Sud au chiffre de leur recensement. La campagne est à peu près déserte. Çà et là un rancho, c’est-à-dire une petite, et misérable chaumière, ou une estancia, qui ne ressemble ni à nos fermes ni à nos châteaux, mais plutôt à une sorte de maison de plaisance, aménagée parfois avec beaucoup de luxe et de confort. C’est le centre d’une exploitation très vaste, mais qui comprend très peu de monde. L’exploitation elle-même est réglée de la façon suivante. Au centre du terrain se trouve la maison de l’intendant, capataz. Le terrain est divisé en secteurs, dont les limites sont marquées par des fils de fer. Chaque secteur est surveillé par des peones, qui vont à cheval faire leur tournée. Dans ce secteur les animaux vivent en liberté, comme il plaît à Dieu. Ils multiplient, et la valeur de la propriété augmente rapidement.

Voilà le premier trait, qui a marqué toute la civilisation uruguayenne. Elle est fondée sur de grandes propriétés, où il n’y a ni travail, ni main-d’œuvre. Une vingtaine de péons suffit à la surveillance d’une estancia de très grandes dimensions. Dans cet heureux pays, la nature n’a pas imposé aux hommes le travail.