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LE PROBLÈME DE L’EUROPE CENTRALE

un groupe compact de neuf millions d’Allemands que la plus fictive et la moins naturelle des frontières sépare de leurs frères d’Allemagne. Sur quoi pourrait-on se baser pour espérer que ces neuf millions d’hommes ne vont point désirer quelque jour d’entrer dans la grande hégémonie germanique, leur patrie après tout ?…

Ils le désirent déjà. Un auteur Français dont le talent gagnerait à n’être point teinté d’une Austrophilie aussi prononcée, le reconnaissait lui-même, l’année dernière. Il avouait, après des études minutieuses, qu’un bon tiers des Allemands d’Autriche souhaitaient d’être réunis à l’Allemagne, qu’un second tiers environ est encore indécis et que le troisième tiers seul demeure fidèle au passé. Et notez que, sur le trône qui incarne ce passé, est assis un empereur dont le long règne, les malheurs immérités, la grandeur d’âme, la belle prestance, la fidélité au devoir et le labeur persévérant ont fait le plus justement populaire des souverains. Cet empereur est un vieillard et ses sujets pourraient accorder à ses cheveux blancs le crédit que les moins monarchistes des Américains réclamaient naguère pour le vieil empereur du Brésil, Dom Pedro, qu’une révolution prématurée envoya mourir en exil. Tous les Allemands d’Autriche aiment François-Joseph et ils ont d’autant plus de raison de lui demeurer attachés que ce Habsbourg est resté bien Allemand d’idées et de sentiments ; ils savent que son autorité personnelle s’exercerait au besoin en leur faveur si une majorité slave venait à les molester trop fortement. Cette sécurité, ils ne l’auraient point avec son successeur. Marié morganatiquement à une femme slave, l’archiduc héritier François-Ferdinand a déjà pris son parti ; il a compris qu’il ne saurait gouverner efficacement par une minorité : tenir la balance égale entre les deux adversaires lui a paru une tentative vaine et il s’est orienté d’avance vers le slavisme, avec une netteté et une résolution que ne faisaient pas prévoir sa nature qui passait pour indécise et son caractère un peu effacé. Sous le présent règne, les Allemands, s’ils ont perdu la majorité, ont encore l’empereur ; sous le suivant, ils n’auront ni la majorité, ni l’empereur. Comment n’achèveraient-ils pas de se détacher du foyer qu’ils ne dirigent plus et de s’attacher au foyer tout voisin que leur race s’est construit ?

Il y a là une de ces évolutions inévitables qui dominent de très haut les visées politiques et même les suggestions de l’intérêt, parce qu’elles reposent sur les instincts les plus profonds et les plus immuables du cœur humain.