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REVUE DU PAYS DE CAUX

un grand sujet à dispute ; chacun veut les meilleures places et, si vous quittez le vôtre des yeux pendant 10 minutes, vous avez grande chance de le retrouver sous le canot du commandant où l’aura poussé quelque âme charitable désireuse de s’approprier la place qu’il occupait. On est si bien dans ces fauteuils, à faire la sieste, enfoui sous de bonnes couvertures chaudes.

Avant le déjeuner qui est à 10 heures 1/2, je fais visite au coiffeur. C’est un personnage important. Il réside dans une cabine qu’il a habilement transformée. Des armoires contiennent les cosmétiques les plus variés, des flacons de toutes les dimensions, des peignes « magnétiques » et mille petits instruments baroques qu’il coule aux yankees et aux lourds teutons à l’aide de ses artifices d’ancien gamin de Paris. Il s’arc-boute solidement et nul paquet de mer ne saurait faire dévier sa main. Vous sortez de là aussi bien rasé que par le meilleur figaro ; et il est permis d’ajouter, aussi bien renseigné. Tout ce que le capitaine ignore, le coiffeur le sait. Il peut vous dire d’où viendra le vent demain, quel jour et à quelle heure on arrivera, quels bateaux on rencontrera, etc.

Le déjeuner dure près d’une heure. Le commandant m’a placé à sa gauche réservant la droite à une passagère qui lui était aussi recommandée et qui n’a fait qu’une courte apparition le premier jour. Elle dîne là-haut sur le pont ; beaucoup d’autres l’imitent, disant que c’est le seul moyen pour elles d’éviter le mal de mer. La table, cela va sans dire, est agrémentée de baguettes de roulis qui retiennent les carafes, les bouteilles et tant bien que mal les assiettes. Mon Italien ayant cette fois une chemise de soie lilas à cordelière verte !!! a consenti à absorber une omelette pour voir comment elle passerait. Il s’est assis en face d’un Mexicain qui a une moustache terrible et des épingles de diamants sur tout le corps.

Midi ! La sirène fait entendre son bizarre et rauque gémissement tandis qu’on prend le point là-haut. Les passagers remettent leur montre à l’heure et attendent qu’on affiche la distance parcourue depuis la veille. C’est un moment solennel. Un matelot accroche enfin la carte maritime sur laquelle la position du navire est indiquée par un petit drapeau de carton. 380 miles ! désillusion. On comptait sur 400 et plus. Les passagers se retirent en maugréant. Pourquoi va-t-on si au nord ! Pourquoi descendre si au sud, etc… C’est alors le moment de la sieste, interrompue vers 2 heures par le lunch qui consiste en une tasse de bouillon, de la viande froide