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nous autres gueux


Vous étiez tout frisé, tout soyeux et tout blanc,
Un peu café-au-lait derrière chaque oreille.
Vous aviez, vos cheveux aux brises s’envolant,
Un air ébouriffé de fille qui s’éveille.

Vous n’étiez pas gourmand, sinon d’un plat nouveau.
Ainsi je me souviens que vous fûtes malade
Pour avoir trop goûté de la tête de veau.
Aussi, pourquoi manger de la viande en salade ?

Très brave, vous traitiez comme des épiciers
Les dogues les plus gros, les plus fauves cerbères.
Vous boitiez du derrière à gauche, et vous pissiez
Tout droit, la tête en bas, le long des réverbères.

Vous étiez curieux comme une femme, et quand,
Vous croyant endormi, je rimais quelques phrases,
Si je vous regardais, je vous trouvais braquant
Vos petits yeux malins pareils à deux topazes.

Vous aimiez voir, savoir. Vous n’étiez pas un chien,
Mais un petit quelqu’un pas comme tous les autres.
On comprenait que vous étiez Parisien,
Au courant de Paris, et presque l’un des nôtres.

Vous aviez ce qu’il faut pour vieillir avec nous.
Mais je rêvais pour vous plus douce destinée :
Mes parents vous berçant le soir sur leurs genoux,
Leur jardin, leur grand lit, leur large cheminée.