Page:Rodenbach - L’Élite, 1899.djvu/123

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parmi les roches, accrue par l’obstacle des roches, sans qu’on sache de quelles hautes et lointaines collines la source a commencé de jaillir !

Même très tard, dans l’apaisement de l’âge, elle évoque encore cet amour dont elle est restée pâle, comme soufrée à jamais de cet orage du matin. Elle écrit à Pauline Duchambge : « La seule âme que j’eusse demandée à Dieu n’a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter jusqu’à la mort ! »

Pourtant elle avait uni sa vie à un autre homme, le comédien Valmore, qui fut probe et bon.

Mais le malheur, toujours acharné, s’obstina après son foyer : elle perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s’encadrent si souvent dans ses strophes : Ondine, puis cette frêle et frileuse Inès, qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique.

Avec cela, sans cesse une vie étriquée, incertaine, besogneuse. Ses chants divins ne lui rapportaient rien. Une gêne permanente, qui allait parfois jusqu’à la misère, aux crises noires.

Et pas même la pitié de la mort ! Elle vécut vieille, jusqu’à soixante-treize ans, avec l’horrible malchance finale d’une maladie cruelle qui la tint deux années dans son lit, impotente, déjà comme de l’autre côté de la vie, où elle