Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/121

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

M. Justamont m’a trouvée un peu plus avancée qu’il n’imaginait que j’étais : il m’avait donné des cahiers de premières leçons et il a été tout étonné de me voir expliquer couramment des lettres, assez faciles, qu’il avait apportées.

Mon séjour dans cette ville n’est pas trop un secret : tu as été reconnu, en me conduisant à la voiture, par un de ceux qui allaient y monter, et qui vit bien qui j’étais ; mais une de nos amies, à laquelle on en parlait, a dit nettement que je voulais garder l’incognito et ne point faire ni recevoir de visites pendant quelque temps. Ainsi ma tranquillité, mes petites études ne seront interrompues que lorsqu’il me plaira.

J’ai écrit à Mlle Desportes ; le fidèle Achate aura, par ce moyen, des nouvelles assez promptes ; mais je n’ai pu y joindre des tiennes. Je les attends bien impatiemment et j’ai grande envie de te savoir un peu délivré des tracas que je voudrais partager.

Les voyageurs grecs[1] sont à Rome ; on dit que le mariage de la fille d’Aristote est rompu, ce qui ne plaira pas à ce philosophe ; on dit encore mille petites nouvelles dont nous causerons une autre fois. Adieu, mon cher et digne ami, mio dolce sposo, t’abbraccio di cuore.

  1. Roland, pendant ces années de jeunesse à Rouen (1754-1764), avait formé, avec quelques amis, une sorte de cénacle où chacun avait un surnom grec ; le sien était Thalès, Cousin-Despréaux s’appelait Platon, etc. Ces désignations reviennent souvent dans la Correspondance. Un écrit de Roland (« Aux sœurs de Cléobuline »), qui se trouve aux papiers Roland, ms, 9532, fol. 340-345, en donne la clef, d’après laquelle Aristote aurait désigné M. d’Orsay et Pythagore Michel Cousin. Mais cet écrit date de 1773, et il semble qu’en 1781 le nom d’Aristote aurait passé à Michel Cousin, le frère de Platon. Quant « aux voyageurs Grecs », il semble, en rapprochant ce passage d’un autre de la lettre suivante, que ce soient des personnes de la famille de M. d’Orsay, du nom de « Grou », ou plutôt de « Guéroult » (Madame Roland estropiant à chaque instant les noms propres). Dans le document de 1773 que nous venons de citer, un « M. Guéroult, de Rouen », est inscrit avec le surnom de Zénon. Il y avait beaucoup de Guéroult à Rouen ; on en compte douze à quinze, la plupart commerçants ou manufacturiers, dans le Tableau de Rouen de 1777.