Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/1586

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le petit groupe des députés de l’extrême gauche se resserrait de plus en plus, dans une communion d’appréhensions et d’audace. « Il n’y avait plus qu’un petit nombre d’hommes inébranlables qui osaient combattre pour les principes, et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre » (Mém., I, 58). Ce nouveau triumvirat, pour appliquer à ces trois hommes l’expression chère à Madame Roland, avait été comme consacré par les électeurs parisiens, le 19 juin, lorsqu’ils constituèrent le Tribunal criminel du département[1]. Aussi les trois noms reviennent-ils ensemble, à chaque instant, sous la plume de Madame Roland.

Elle a bien marqué elle-même, dans ses Mémoires, écrits deux ans après et alors qu’elle aimait Buzot, la place qu’il occupait dès lors dans le groupe : « Pétion, Buzot, Robespierre faisaient le fond de ce petit comité, avec Brissot et Clavière…[2] » — « Je l’avais distingué, dans ce petit comité, par le grand sens de ses avis et cette manière bien prononcée qui appartient à l’homme juste[3]. » Elle écrivait déjà, le 28 avril 1791 : « le sage Buzot ». Pétion était trop vain. Robespierre trop personnel. C’est pour sa gravité et son désintéressement qu’elle distingua Buzot[4].


§ 3.

Les relations avaient pris d’ailleurs un caractère d’intimité entre les Roland et les Buzot. « Il ne logeait pas fort loin de nous[5]. Il avait une femme qui ne paraissait point à son niveau[6], mais qui était honnête, et nous nous vîmes fréquemment (Mém., I, 66). » — « Lors de l’Assemblée constituante, au temps de la révision [juillet-août 1791], j’étais un jour chez la femme de Buzot, lorsqu’il revint de l’Assemblée fort tard, amenant Pétion pour dîner » (Mém., I, 139.) Enfin, quand, après l’affaire du Champs-de-Mars, on craint que Robespierre ne soit arrêté, c’est chez Buzot, au milieu de la nuit, que Roland et sa femme vont demander conseil et appui pour le député d’Arras menacé. (Ibid, I, 65.)

Lorsque Madame Roland retourna en Beaujolais, elle écrivait de Villefranche, le lendemain de son arrivée, à son mari, demeuré pour quelques jours à Paris : « Je m’étais promis d’écrire à Mme Buzot par ce même courrier, elle ne saurait imaginer ma sensibilité aux témoignages d’intérêt qu’elle a bien voulu me donner ; je l’ai quittée avec une sorte de précipitation, parce qu’il fallait s’arracher, mais jamais ce moment-là ne sortira de mon cœur. Dis-lui, ainsi qu’à son digne époux, combien ils nous sont chers : tu peux parler pour nous deux, puisque tu les aimes autant que je fais » (lettre 460, du 9 septembre 1791).

Évidemment, Madame Roland ne ressentait alors pour Buzot qu’une amitié confiante. Plus tard, quand ce sentiment aura changé de nature, elle se tiendra, vis-à-vis de la femme de son ami, dans une réserve que ce changement explique : « Je ne suis allée qu’une fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention » (Mém., I, 49.)

  1. Pétion, président ; Buzot, vice-président ; Robespierre, accusateur public.
  2. Ms. 4697.
  3. Mém., I, 65-66.
  4. cf. Mém., I, 288 : « Une probité sévère et une prudence prématurée ».
  5. Nous avons déjà remarqué combien ces voisinages, dans le Paris d’alors, contribuaient aux relations.
  6. Faut-il ajouter qu’elle était laide et un peu contrefaite ? (Vatel, III, 583 ; Dauban, loc. cit., lvii).