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258 LES ORIGINES DU THÉÂTRE LYRIQUE MODERNE.

clarté, la musique de Gambert a certains défauts de race, un peu de froideur de sentiment, et une grande pauvreté d'imagination. Malgré les réserves que je viens de faire pour les œuvres perdues, je ne sais si nos historiens (1) n'entendent pas le patriotisme d'une façon un peu étroite, en reprochant amèrement à Louis XIV de- n'avoir pas soutenu les efforts d'un « grand artiste national. »

Assurément on fut injuste pour Gambert; mais, malgré trois succès, (qui ne suffisent pourtant pas à prouver son génie) (2), peut-être Louis XIV fit-il plus pour notre art en donnant à Lully les grandes lettres de naturalisation, l'emploi de son talent. Il est douteux que sans le Florentin, notre opéra français ait réussi à se fonder. Il ne faut pas oublier que son seul souve- nir a plus fait pour défendre le théâtre de musique contre les incessantes et violentes attaques de nos littérateurs, que tous nos musiciens, jusqu'à Rameau. Quand un genre n'est pas vraiment national, il faut une suite de chefs-d'œuvre pour lui assurer la vie. Peut-être devons-nous à Lully, plus qu'Armide, Isis et Atys : — deux siècles d'opéra.

C'est en 1672 qu'il entre en scène. On a maintes fois raconté les subtiles intrigues qui le font profiter des discordes et des maladresses de ses rivaux (3). Il achète le privilège de Perrin,

��(1) Pougin. Weckerlin.

(2) « Le génie de Cambert, constaté par trois succès... » (Pougin.)

Le succès ne prouve rien; et celui-ci, moins que tout autre; car il s'ex- plique déjà par la curiosité d'un premier essai, intéressant trop évidemment le chauvinisme national, si fort à cette époque. (Il venait de s'éveiller avec le jeune roi, délivré de la tutelle des Italiens et des Espagnols, et avec ses vigoureux ministres, bourgeois et provinciaux, si profondément français.) Il est curieux de voir, dans le Journal du cavalier Bernin, par M. de Chan- telou, combien ce sentiment patriotique est fort à la cour, et jusque chez le roi, mais surtout chez Louvois et Colbert. « Colbert se rembrunit dès que Bernin critique quelque chose en France, » (XXIII, 278. Gaz. des Beaux- Arts.) — Bernin vante les monuments antiques. Colbert dit : « Si la paix dure douze ou quinze ans, nous ferons des choses aussi étonnantes. » (XXXI, 285.)

(3) Histoire de l'Académie royale de Musique, depuis son établissement jusqu'à 1109, composée et écrite par un des secrétaires de Lully (Noirville), in-4°. — Origine et progression de la musique, suivies du Parallèle de Lully et de Rameau, avec le Catalogue des opéra, par Dard. Paris, Quillan, 1769, in-4°. — Recherches sur les théâtres de France, par M. de Beauchamps. Paris, Prault, 1735, 3 vol. — Comparaison de la musique ita- lienne, et de la musique française, par Le Cerf delà Vieville de Fresneuse. 2° édition, Bruxelles, 1705, 3 vol.

Ce dernier ouvrage, très p assionné, et par suite intéressant, mais rempli d'erreurs, s'acharne à prouver la supériorité de l'opéra français sur l'italien.

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