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la vie de Michel-Ange

Mon intelligence est aussi baroque que mon corps : car on joue mal d’un roseau recourbé…[1]

Il ne faut pas être dupe de cette bonne humeur. Michel-Ange souffrait d’être laid. Pour un homme, tel que lui, épris plus que personne de la beauté physique, la laideur était une honte.[2] On trouve la trace de son humiliation dans quelques-uns de ses madrigaux.[3] Son chagrin était d’autant plus cuisant qu’il fut, toute sa vie, dévoré d’amour ; et il ne semble pas qu’il ait jamais été payé de retour. Alors il se repliait en lui et confiait à la poésie sa tendresse et sa peine.

Depuis l’enfance, il composait des vers : ce lui était un besoin impérieux. Il couvrait ses dessins, ses lettres, ses

  1. Poésies, IX. Voir aux Annexes, II.

    Cette poésie, écrite dans le style burlesque de Francesco Berni, et adressée à Giovanni da Pistoja, est datée par Frey de juin-juillet 1510. Dans les derniers vers, Michel-Ange fait allusion à ses difficultés de travail, pendant l’exécution des fresques de la Sixtine ; et il s’en excuse, en alléguant que ce n’est pas là son métier :

    « Défends donc, Giovanni, mon œuvre morte, et défends mon honneur ; car la peinture n’est pas mon affaire. Je ne suis pas peintre. »

  2. Henry Thode a mis justement en lumière ce trait du caractère de Michel-Ange dans son premier volume de Michelangelo und das Ende der Renaissance, 1902. Berlin.
  3. «… Puisque le Seigneur rend aux âmes leur corps après la mort, pour la paix ou le tourment éternel, je supplie qu’il laisse le mien, quoique laid, au ciel, comme sur la terre, auprès du tien : car un cœur aimant vaut autant qu’un beau visage. »…

    … Priego’l mie benchè bructo,
    Com’è qui teco, il voglia im paradiso :
    C’un cor pietoso val quant’un bel viso…

    (Poésies, CIX, 12)

    « Le ciel semble justement s’irriter de ce que je me mire si laid dans tes yeux si beaux. »

    Ben par che’l ciel s’adiri,
    Che’n si begli ochi i’mi veggia si bructo…

    (Ibid., CIX, 93)

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