Page:Rostand - Cyrano de Bergerac.djvu/214

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… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !

(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles.)

Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

Roxane.

Je vous jure !…

Cyrano, est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.

Je vous jure !…Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

(On veut s’élancer vers lui.)

— Ne me soutenez pas ! — Personne !

(Il va s’adosser à l’arbre.)

— – Ne me soutenez pas ! — Personne !Rien que l’arbre !

(Silence.)

Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb !

(Il se raidit.)

— – Ganté de plomb !Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,

(Il tire l’épée.)

Je l’attendrai debout,et l’épée à la main !

Le bret.

Cyrano !

Roxane, défaillante.

Cyrano !Cyrano !

(Tous reculent épouvantés.)

Cyrano.

Cyrano !Cyrano !Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !

(Il lève son épée.)

Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
— Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! – Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?

(Il frappe de son épée le vide.)

Le Mensonge ?Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…

(Il frappe.)

Les Préjugés, les Lâchetés !…Que je pactise ?
Jamais, jamais ! — Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
— Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

(Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.)

Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,

(Il s’élance l’épée haute.)

J’emporte malgré vous,et c’est…

(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)

Roxane, se penchant sur lui et lui baisant le front.

J’emporte malgré vous,et c’est…C’est ?…

Cyrano, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant.

J’emporte malgré vous,et c’est…C’est ?…Mon panache.

Rideau.