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Le Bayon Lacombe et le Lac Pontchatrain.

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À mon frère Félix.

 
Thébaïde profonde, austère solitude,
Ermitage écarté que Dieu fit pour l’étude ;
Ô désert du Lacombe, harmonieux séjour,
Et de l’Ange de paix et de l’Ange d’amour ;
Vaste enceinte ombragée, où, sans témoin profane,
Je suis l’étroit sentier qui mène à ma cabane ;
Où j’entends tout le jour chanter le gai moqueur,
Et se plaindre la nuit les whip-poor-wills en chœur ;
Refuge infréquenté, sauvage coin de terre,
Où je puis méditer et prier solitaire ; —
Et toi, lac Pontchartrain, bordé de lataniers,
S’ouvrant en éventails, aux souffles printaniers ;
Rivage sablonneux, où l’aigle à tête blanche,
Comme un roi, se posant sur la plus haute branche,
Laisse à l’homme et l’oiseau, ses vulgaires chasseurs,
Le rôle humiliant de sujets pourvoyeurs :
Quand l’homme suit des yeux l’aérienne proie,
Que dans son vol rapide un grain de plomb foudroie,
De son trône élevé, l’aigle, comme un éclair,
S’élance en ligne droite et la saisit dans l’air !
Ô lac, qui m’isolant, sous un ombrage austère, —
Dédale ténébreux, m’offris ta cyprière ;
Ta cyprière en deuil, laissant flotter aux vents
Ses humides linceuls, ses longs voiles dolents,
Où le nycticorace, anachorète sombre,
Appelle en gémissant tous les oiseaux de l’ombre ; —
Retraites du Lacombe, abris du Pontchartrain,
Vous avez vu souvent ma Muse au front serein,
Seule avec les oiseaux, venir chercher le calme,
Sous le chêne, le cèdre et l’odorant copalme ;
Vous avez vu souvent, forêts de magnoliers,
Ses pieds silencieux suivre tous vos sentiers ;
Et sa main, pour orner l’autel érémitique,
La nuit, au bord des eaux, cueillir la fleur mystique ;
La fleur éclose à l’ombre et loin de tout chemin,
Comme en un cloître obscur un cœur de séraphin ;
Vous l’avez vue… hélas ! cherchant partout ce frère,
Poète au cœur profond, rayonnant de lumière,
Poète élu de Dieu comme moi pour l’autel,
Et qui brûle d’amour pour les choses du ciel !