Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/100

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cela dura de cette façon tant que je restai chez elle. Au demeurant c’étoit une bonne femme, jurant comme un charretier, toujours débraillée & décoiffée, mais douce de cœur, officieuse, qui me prit en amitié & qui même me fut utile.

Je passai plusieurs jours à me livrer uniquement au plaisir de l’indépendance & de la curiosité. J’allois errant dedans & dehors la ville, furetant, visitant tout ce qui me paroissoit curieux & nouveau, & tout l’étoit pour un jeune homme sortant de sa niche, qui n’avoit jamais vu de capitale. J’étois sur-tout fort exact à faire ma cour & j’assistois réguliérement tous les matins à la messe du Roi. Je trouvois beau de me voir dans la même chapelle avec ce Prince & sa suite : mais ma passion pour la Musique, qui commençoit à se déclarer, avoit plus de part à mon assiduité que la pompe de la Cour qui bientôt vue & toujours la même ne frappe pas long-tems. Le roi de Sardaigne avoit alors la meilleure symphonie de l’Europe. Somis, Desjardins, les Bezuzzi y brilloient alternativement. Il n’en falloit pas tant pour attirer un jeune homme que le jeu du moindre instrument, pourvu qu’il fût juste, transportoit d’aise. Du reste, je n’avois pour la magnificence qui frappoit mes yeux qu’une admiration stupide & sans convoitise. La seule chose qui m’intéressât dans tout l’éclat de la cour, étoit de voir s’il n’y auroit point là quelque jeune princesse qui méritât mon hommage & avec laquelle je pusse faire un roman.

Je faillis en commencer un dans un état moins brillant, mais où, si je l’eusse mis à fin, j’aurois trouvé des plaisirs mille fois plus délicieux.

Quoique je vécusse avec beaucoup d’économie, ma bourse insensiblement