Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/101

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s’épuisoit. Cette économie au reste étoit moins l’effet de la prudence que d’une simplicité de goût que même aujourd’hui l’usage des grandes tables n’a point altérée. Je ne connoissois pas & je ne connois pas encore de meilleure chere que celle d’un repas rustique. Avec du laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis & du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler ; mon bon appétit fera le reste quand un maître-d’hôtel & des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisois alors de beaucoup meilleurs repas avec six ou sept sous de dépense que je ne les ai faits depuis à six ou sept francs. J’étois donc sobre faute d’être tenté de ne pas l’être ; encore ai-je tort d’appeller tout cela sobriété ; car j’y mettois toute la sensualité possible. Mes poires, ma giuncà, mon fromage, mes grisses & quelques verres d’un gros vin de Montferrat à couper par tranches, me rendoient le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout cela pouvoit-on voir la fin de vingt livres. C’étoit ce que j’appercevois plus sensiblement de jour en jour, & malgré l’étourderie de mon âge, mon inquiétude sur l’avenir alla bientôt jusqu’à l’effroi. De tous mes châteaux en Espagne, il ne me resta que celui de trouver une occupation qui me fit vivre, encore n’étoit-il pas facile à réaliser. Je songeai à mon ancien métier ; mais je ne le savois pas assez pour aller travailler chez un maître & les maîtres même n’abondoient pas à Turin. Je pris donc en attendant mieux le parti d’aller m’offrir de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des armes sur de la vaisselle, espérant tenter les gens par le bon marché en me mettant à leur discrétion. Cet expédient ne fut pas fort