Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/103

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Elle s’appelloit Madame Basile. Son mari plus âgé qu’elle & passablement jaloux la lassoit durant ses voyages sous la garde d’un commis trop maussade pour être séduisant & qui ne laissoit pas d’avoir pour son compte des prétentions qu’il ne montroit gueres que par sa mauvaise humeur. Il en prit beaucoup contre moi, quoique j’aimasse à l’entendre jouer de la flûte, dont il jouoit assez bien. Ce nouvel Egiste grognoit toujours quand il me voyoit entrer chez sa dame : il me traitoit avec un dédain qu’elle lui rendoit bien. Il sembloit même qu’elle se plût pour le tourmenter à me caresser en sa présence, & cette sorte de vengeance, quoique fort de mon goût, l’eût été bien plus dans le tête-à-tête. Mais elle ne la poussoit pas jusque-là ou du moins ce n’étoit pas de la même maniere. Soit qu’elle me trouvât trop jeune, soit qu’elle ne sût point faire les avances, soit qu’elle voulût sérieusement être sage, elle avoit alors une sorte de réserve qui n’étoit pas repoussante, mais qui m’intimidoit sans que je susse pourquoi. Quoique je ne me sentisse pas pour elle ce respect aussi vrai que tendre que j’avois pour Madame de Warens, je me sentois plus de crainte & bien moins de familiarité. J’étois embarrassé, tremblant, je n’osois la regarder, je n’osois respirer auprès d’elle ; cependant je craignois plus que la mort de m’en éloigner. Je dévorois d’un œil avide tout ce que je pouvois regarder sans être apperçu : les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l’intervalle d’un bras ferme & blanc qui paroissoit entre son gant & sa manchette & celui qui se faisoit quelquefois entre son tour de gorge & son mouchoir. Chaque objet ajoutoit à l’impression des autres. À force de regarder ce que je pouvois