Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/105

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ni m’entendre, à cause du bruit que des chariots faisoient dans la rue. Elle se mettoit toujours bien : ce jour-là sa parure approchoit de la coquetterie. Son attitude étoit gracieuse, sa tête un peu baissée laissoit voir la blancheur de son cou, ses cheveux relevés avec élégance étoient ornés de fleurs. Il régnoit dans toute sa figure un charme que j’eus le tems de considérer & qui me mit hors de moi. Je me jettai à genoux à l’entrée de la chambre en tendant les bras vers elle d’un mouvement passionné, bien sûr qu’elle ne pouvoit m’entendre & ne pensant pas qu’elle pût me voir : mais il y avoit à la cheminée une glace qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle ; elle ne me regarda point, ne me parla point ; mais tournant à demi la tête, d’un simple mouvement de doigt elle me montra la natte à ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m’élancer à la place qu’elle m’avoit marquée ne fut pour moi qu’une même chose : mais ce qu’on auroit peine à croire est que dans cet état je n’osai rien entreprendre au-delà, ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher même dans une attitude aussi contrainte, pour m’appuyer un instant sur ses genoux. J’étois muet, immobile ; mais non pas tranquille assurément : tout marquoit en moi l’agitation, la joie, la reconnoissance, les arde ns désirs incertains dans leur objet & contenus par la frayeur de déplaire sur laquelle mon jeune cœur ne pouvoit se rassurer.

Elle ne paroissoit ni plus tranquille ni moins timide que moi. Troublée de me voir là, interdite de m’y avoir attiré & commençant à sentir toute la conséquence d’un signe parti