Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/120

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reprocher mon crime comme s’il n’étoit commis que d’hier. Tant que j’ai vécu tranquille il m’a moins tourmenté, mais au milieu d’une vie orageuse il m’ôte la plus douce consolation des innocens persécutés ; il me fait bien sentir ce que je crois avoir dit dans quelque ouvrage, que le remords s’endort durant un destin prospere & s’aigrit dans l’adversité. Cependant je n’ai jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le sein d’un ami. La plus étroite intimité ne me l’a jamais fait faire à personne, pas même à Madame de Warens. Tout ce que j’ai pu faire a été d’avouer que j’avois à me reprocher une action atroce, mais jamais je n’ai dit en quoi elle consistoit. Ce poids est donc resté jusqu’à ce jour sans allégement sur ma conscience, & je puis dire que le désir de m’en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j’ai prise d’écrire mes confessions.

J’ai procédé rondement dans celle que je viens de faire & l’on ne trouvera sûrement pas que j’aye ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirois pas le but de ce livre si je n’exposois en même tems mes dispositions intérieures & que je craignisse de m’excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi dans ce cruel moment, & lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle étoit présente à ma pensée ; je m’excusai sur le premier objet qui s’offrit. Je l’accusai d’avoir fait ce que je voulois faire & de m’avoir donné le ruban parce que mon intention étoit de le lui donner. Quand je la vis paroître ensuite mon cœur fut déchiré, mais la présence de tant