Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/124

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donné ma vie pour retrouver un quart d’heure une demoiselle Goton. Mais ce n’étoit plus le tems où les jeux de l’enfance alloient-là comme d’eux-mêmes. La honte, compagne de la conscience du mal, étoit venue avec les années ; elle avoit accru ma timidité naturelle au point de la rendre invincible, & jamais ni dans ce temps-là ni depuis, je n’ai pu parvenir à faire une proposition lascive, que celle à qui je la faisois ne m’y ait en quelque sorte contraint par ses avances, quoique sachant qu’elle n’étoit pas scrupuleuse & presque assuré d’être pris au mot.

Mon séjour chez Madame de Vercellis, m’avoit procuré quelques connoissances que j’entretenois dans l’espoir qu’elles pourroient m’être utiles. J’allois voir quelquefois entr’autres un abbé savoyard appellé M. Gaime, précepteur des enfans du comte de Mellarede. Il étoit jeune encore & peu répandu, mais plein de bon sens, de probité, de lumieres & l’un des plus honnêtes hommes que j’aye connus. Il ne me fut d’aucune ressource pour l’objet qui m’attiroit chez lui ; il n’avoit pas assez de crédit pour me placer ; mais je trouvai près de lui des avantages plus précieux qui m’ont profité toute ma vie ; les leçons de la saine morale & les maximes de la droite raison. Dans l’ordre successif de mes goûts & de mes idées, j’avois toujours été trop haut ou trop bas ; Achille ou Thersite, tantôt héros & tantôt vaurien. M. Gaime prit le soin de me mettre à ma place & de me montrer à moi-même sans m’épargner ni me décourager. Il me parla très-honorablement de mon naturel & de mes talens ; mais il ajouta qu’il en voyoit naître les obstacles qui m’empêcheroient d’en tirer parti, de sorte qu’ils