Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/130

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doute, mais je m’en appercevois toutefois & même je n’étois pas le seul. Le maître-d’hôtel & les valets-de-chambre en parloient quelquefois à table avec une grossiéreté qui me faisoit cruellement souffrir. La tête ne me tournoit pourtant pas au point d’être amoureux tout de bon. Je ne m’oubliois point ; je me tenois à ma place & mes désirs mêmes ne s’émancipoient pas. J’aimois à voir Mademoiselle de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquoient de l’esprit, du sens, de l’honnêteté ; mon ambition bornée au plaisir de la servir n’alloit point au-delà de mes droits. À table j’étois attentif à chercher l’occasion de les faire valoir. Si son laquais quittoit un moment sa chaise, à l’instant on m’y voyoit établi : hors de là je me tenois vis-à-vis d’elle ; je cherchois dans ses yeux ce qu’elle alloit demander, j’épiois le moment de changer son assiette. Que n’aurois-je point fait pour qu’elle daignât m’ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot ; mais point ; j’avois la mortification d’être nul pour elle ; elle ne s’appercevoit pas même que j’étois là. Cependant son frere qui m’adressoit quelquefois la parole à table, m’ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine & si bien tournée qu’elle y fit attention & jetta les yeux sur moi. Ce coup d’œil qui fut court ne laissa pas de me transporter. Le lendemain l’occasion se présenta d’en obtenir un second & j’en profitai. On donnoit ce jour-là un grand dîné, où pour la premiere fois je vis avec beaucoup d’étonnement le maître-d’hôtel servir l’épée au côté & le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar qui étoit sur la tapisserie avec les armoiries.