Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/141

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de Warens ; car j’envisageois exactement sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avois écrit mon entrée chez le Comte de Gouvon ; elle savoit sur quel pied j’y étois, & en m’en félicitant elle m’avoit donné des leçons très-sages sur la maniere dont je devois correspondre aux bontés qu’on avoit pour moi. Elle regardoit ma fortune comme assurée si je ne la détruisois pas par ma faute. Qu’alloit-elle dire en me voyant arriver ? Il ne me vint pas même à l’esprit qu’elle pût me fermer sa porte ; mais je craignois le chagrin que j’allois lui donner ; je craignois ses reproches plus durs pour moi que la misere. Je résolus de tout endurer en silence & de tout faire pour l’appaiser. Je ne voyois plus dans l’univers qu’elle seule : vivre dans sa disgrâce étoit une chose qui ne se pouvoit pas.

Ce qui m’inquiétoit le plus étoit mon compagnon de voyage dont je ne voulois pas lui donner le surcroît & dont je craignois de ne pouvoir me débarrasser aisément. Je préparai cette séparation en vivant assez froidement avec lui la derniere journée. Le drôle me comprit ; il étoit plus fou que sot. Je crus qu’il s’affecteroit de mon inconstance ; j’eus tort ; mon ami Bâcle ne s’affectoit de rien. À peine en entrant à Annecy avions-nous mis le pied dans la ville, qu’il me dit ; te voilà chez toi, m’embrassa, me dit adieu, fit une pirouette & disparut. Je n’ai jamais plus entendu parler de lui. Notre connoissance & notre amitié durerent en tout environ six semaines, mais les suites en dureront autant que moi.

Que le cœur me battit en approchant de la maison de Madame de Warens ! mes jambes trembloient sous moi, mes yeux se couvroient d’un voile, je ne voyois rien, je n’entendois