Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/169

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


chœur faisoient tant endêver, tout dans les souvenirs de ces tems de bonheur & d’innocence revient souvent me ravir & m’attrister.

Je vivois à Annecy depuis près d’un an sans le moindre reproche ; tout le monde étoit content de moi. Depuis mon départ de Turin je n’avois point fait de sottise & je n’en fis point tant que je fus sous les yeux de Maman. Elle me conduisoit & me conduisoit toujours bien ; mon attachement pour elle étoit devenu ma seule passion & ce qui prouve que ce n’étoit pas une passion folle c’est que mon cœur formoit ma raison. Il est vrai qu’un seul sentiment absorbant pour ainsi dire toutes mes facultés, me mettoit hors d’état de rien apprendre ; pas même la musique, bien que j’y fisse tous mes efforts. Mais il n’y avoit point de ma faute ; la bonne volonté y étoit tout entiere, l’assiduité y étoit. J’étois distrait, rêveur, je soupirois ; qu’y pouvois-je faire ? Il ne manquoit à mes progrès rien qui dépendît de moi ; mais pour que je fisse de nouvelles folies, il ne falloit qu’un sujet qui vînt me les inspirer. Ce sujet se présenta ; le hasard arrangea les choses & comme on verra dans la suite, ma mauvaise tête en tira parti.

Un soir du mais de Février qu’il faisoit bien froid, comme nous étions tous autour du feu, nous entendîmes frapper à la porte de la rue. Perrine prend sa lanterne, descend, ouvre : un jeune homme entre avec elle, monte, se présente d’un air aisé & fait à M. le Maître un compliment court & bien tourné, se donnant pour un musicien françois que le mauvais état de ses finances forçoit de vicarier pour passer son chemin. À ce mot de musicien françois le cœur tressaillit au bon le