Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/170

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Maître ; il aimoit passionnément son pays & son art. Il accueillit le jeune passager, lui offrit le gîte dont il paroissoit avoir grand besoin & qu’il accepta sans beaucoup de façon. Je l’examinai tandis qu’il se chauffoit & qu’il jasoit en attendant le souper. Il étoit court de stature mais large de quarrure ; il avoit je ne sais quoi de contrefait dans sa taille sans aucune difformité particuliere ; c’étoit pour ainsi dire un bossu à épaules plates, mais je crois qu’il boitoit un peu. Il avoit un habit noir plutôt usé que vieux & qui tomboit par pieces, une chemise très-fine & très-sale, de belles manchettes d’effilé, des guêtres dans lesquelles il auroit mis les deux jambes & pour se garantir de la neige un petit chapeau à porter sous le bras. Dans ce comique équipage il y avoit pourtant quelque chose de noble que son maintien ne démentoit pas ; sa physionomie avoit de la finesse & de l’agrément, il parloit facilement & bien, mais très-peu modestement. Tout marquoit en lui un jeune débauché qui avoit eu de l’éducation & qui n’alloit pas gueusant comme un gueux, mais comme un fou. Il nous dit qu’il s’appeloit Venture de Villeneuve, qu’il venoit de Paris, qu’il s’étoit égaré dans sa route, & oubliant un peu son rôle de musicien, il ajouta qu’il alloit à Grenoble voir un parent qu’il avoit dans le parlement.

Pendant le soupé on parla de musique & il en parla bien. Il connoissoit tous les grands virtuoses, tous les ouvrages célebres, tous les acteurs, toutes les actrices, toutes les jolies femmes, tous les grands seigneurs. Sur tout ce qu’on disoit il paroissoit au fait ; mais à peine un sujet étoit-il entamé qu’il brouilloit l’entretien par quelque polissonnerie qui faisoit rire &