Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/172

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son acquis. Il est vrai qu’il se vantoit de beaucoup de choses qu’il ne savoit point ; mais pour celles qu’il savoit & qui étoient en assez grand nombre, il n’en disoit rien : il attendoit l’occasion de les montrer ; il s’en prévaloit alors sans empressement & cela faisoit le plus grand effet. Comme il s’arrêtoit après chaque chose sans parler du reste, on ne savoit plus quand il auroit tout montré. Badin, folâtre, inépuisable, séduisant dans la conversation, souriant toujours & ne riant jamais, il disoit du ton le plus élégant les choses les plus grossieres & les faisoit passer. Les femmes même les plus modestes s’étonnoient de ce qu’elles enduroient de lui. Elles avoient beau sentir qu’il falloit se fâcher, elles n’en avoient pas la force. Il ne lui falloit que des filles perdues ; & je ne crois pas qu’il fût fait pour avoir de bonnes fortunes, mais il étoit fait pour mettre un agrément infini dans la société des gens qui en avoient. Il étoit difficile qu’avec tant de talens agréables, dans un pays où l’on s’y connoît & où on les aime, il restât borné long-tems à la sphere des musiciens.

Mon goût pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique plus vif & plus durable que celui que j’avois pris pour M. Bâcle. J’aimois à le voir, à l’entendre, tout ce qu’il faisoit me paroissoit charmant, tout ce qu’il disoit me sembloit des oracles : mais mon engouement n’alloit pas jusqu’à ne pouvoir me séparer de lui. J’avois à mon voisinage un bon préservatif contre cet excès. D’ailleurs trouvant ses maximes très-bonnes pour lui, je sentois qu’elles n’étoient pas à mon usage ; il me falloit une autre sorte de volupté dont il n’avoit pas l’idée & dont je n’osois