Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/188

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tems les enfans de la grangere ; & le pauvre marmiton regardoit faire en rongeant son frein. On avoit envoyé des provisions de la ville & il y avoit de quoi faire un très-bon dîné, sur-tout en friandises ; mais malheureusement on avoit oublié du vin. Cet oubli n’étoit pas étonnant pour des filles qui n’en buvoient gueres ; mais j’en fus fâché, car j’avois un peu compté sur ce secours pour m’enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n’en crois rien. Leur gaieté vive & charmante étoit l’innocence même, & d’ailleurs qu’eussent-elles fait de moi entre elles deux ? Elles envoyerent chercher du vin par-tout aux environs ; on n’en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres & pauvres. Comme elles m’en marquoient leur chagrin, je leur dis de n’en pas être si fort en peine & qu’elles n’avoient pas besoin de vin pour m’enivrer. Ce fut la seule galanterie que j’osai leur dire de la journée ; mais je crois que les friponnes voyoient de reste que cette galanterie étoit une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangere, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table & leur hôte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîné ! Quel souvenir plein de charmes ! Comment pouvant à si peu de frais goûter des plaisirs si purs & si vrais, vouloir en rechercher d’autres ? Jamais souper des petites-maisons de Paris n’approcha de ce repas, je ne dis pas seulement pour la gaieté, pour la douce joie ; mais je dis pour la sensualité.

Après le dîné nous fîmes une économie. Au lieu de prendre le café qui nous restoit du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crême & des gâteaux qu’elles avoient apportés,