Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/189

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& pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l’arbre & je leur en jettois des bouquets dont elles me rendoient les noyaux à travers les branches. Une fois Mademoiselle Galley avançant son tablier & reculant la tête, se présentoit si bien & je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; & de rire. Je me disois en moi-même : que mes levres ne sont-elles des cerises ! comme je les leur jetterois ainsi de bon cœur !

La journée se passa de cette sorte à folâtrer avec la plus grande liberté & toujours avec la plus grande décence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée ; & cette décence nous ne nous l’imposions point du tout, elle venoit toute seule, nous prenions le ton que nous donnoient nos cœurs. Enfin ma modestie, d’autres diront ma sottise fut telle que la plus grande privauté qui m’échappa fut de baiser une seule fois la main de Mademoiselle Galley. Il est vrai que la circonstance donnoit du prix à cette légere faveur. Nous étions seuls, je respirois avec embarras, elle avoit les yeux baissés. Ma bouche au lieu de trouver des paroles s’avisa de se coller sur sa main, qu’elle retira doucement après qu’elle fut baisée, en me regardant d’un air qui n’étoit point irrité. Je ne sais ce que j’aurois pu lui dire : son amie entra & me parut laide en ce moment.

Enfin elles se souvinrent qu’il ne falloit pas attendre la nuit pour rentrer en ville. Il ne nous restoit que le tems qu’il falloit pour y arriver de jour & nous nous hâtâmes de partir, en nous distribuant comme nous étions venus. Si j’avois osé, j’aurois